En route vers Erzurum, partie 1 : l’inaccessible Kangal

Après une bonne journée à ne rien faire à Kayseri, enfin plutôt à mettre à jour le blog et sauvergarder -enfin !- une infime partie des milliers photos d’Amérique du Sud sur internet « au cas où » (visibles dans les onglets « photos » de ce fabuleux blog), on est prêts pour reprendre la route. On se dirige vers Erzurum, à 700 km de là, et on a bâti notre itinéraire dans l’idée d’éviter tant que possible les 4 voies. La sortie de Kayseri, enfin de Talas puisque c’est là que nos hôtes habitent, est épique. En effet, Kayseri c’est un de ces « tigres d’Anatolie », ville à la croissante importante et rapide, qui compte plus d’un million d’habitants. Aziz nous recommande de rebrousser chemin sur quelques kilomètres pour emprunter une montée moins raide que la route que nous avions repéré, et qui nous permettra de passer des 1100 mètres d’altitude à près de 1600 mètres pour arriver sur le grand plateau à la sortie de la ville. Tout ici est en construction, donc des routes qui apparaissent sur le GPS n’existent plus, d’autres ont été crées. On passe presque une heure entre tours et détours pour enfin sortir de la ville. Il fait chaud et le soleil est au zénith, il est déjà midi.

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C’est la première fois que le volcan qui trône au dessus de Kayseri daigne sortir des nuages !

On s’arrête à l’ombre d’une station service. L’un des pompistes ne veut pas croire qu’on va s’engager sur la montée qui suit en vélo. Faut dire que ce n’est pas glamour : une 6 voies, en plein soleil, et 4 km de montée entre 7 et 10 %. Arrivés au « sommet », sur le plateau, on s’arrête dans une nouvelle station essence, pour la pause repas. Les pompistes sont très sympas et admiratifs, du coup ils nous gâtent : un çai évidemment, une carte routière, une boite de mouchoir en carton (!), un échantillon de shampoing (!!). On repart donc un peu plus lourd qu’avant mais reconnaissants. Le temps se gâte lui aussi. Un bon vent de face s’est levé et nous accompagne pour la suite de la route. Au passage, on tort déjà le cou à notre plan « petites routes » en décidant de rester 40 km de plus sur la route principale relativement plate et éviter ainsi un enchainement inutile de montées et descentes qui nous mènerait au même point. Tant pis pour la petite balade champêtre, il faut qu’on avance un peu. Musique et podcast sur les oreilles, on ne souffre presque plus du trafic.

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On quitte la D300 en fin d’après-midi, et on enlève pour l’occasion les écouteurs. Quel bonheur ! Un petit stop dans le premier village croisé pour prendre de l’eau et quelques petites courses, et nous voilà déjà en quête d’un coin pour bivouaquer. Le vent ne s’est pas calmé et sur le grand plateau, la végétation qui permettrait de nous abriter est rare, du coup, on regarde partout pour ne pas louper la moindre opportunité.

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Benoit lance « de toute façon, je m’arrête pas tant qu’on trouve pas un coin au bord de l’eau » et on tombe 5 minutes après sur un petit canal grillagé, perpendiculaire à la route, entouré par deux chemins en terre. On croit à un signe du destin et on décide de camper sur l’un des petits chemins. Au fur et à mesure qu’on installe notre bivouac, l’idée nous paraît de moins en moins bonne. A la droite de la tente, il y a ce qu’on croyait être un canal, qui y ressemble vraiment dans son lit artificiel bétonné, mais qui s’avère en réalité être une retenue d’eau, puisque au bout un énorme monticule de terre empêche l’écoulement. En cas de pluie, l’eau peu donc vite monter. A la gauche de la tente, la paroi rocheuse non stabilisée dans laquelle le canal et le chemin qui le borde ont été creusés. En cas de forte pluie, toute les chances que cette terre meuble se transforme en boue. Et le ciel devient de plus en plus gris bleu. Le vent redouble d’intensité en rafale, s’engouffrant à merveille dans cette artère artificielle au milieu du haut plateau. La pluie commence par petites gouttes, qu’on sent devenir de plus en plus lourdes, de plus en plus nombreuses, puis de plus en plus rapides. La tente est fouettée de toutes parts par ces jets violents. Eclairs et tonnerre, de plus en plus rapprochés eux aussi, viennent parfaire le scénario d’une nuit apocalyptique. La tempête dure au moins deux bonnes heures  ! J’essaye de dormir en me disant que de toute façon, là maintenant, il n’y a rien à faire. Benoit reste éveillé (c’est ce qu’il me racontera…) pour faire face à d’éventuelles fuites dans la tente, coulées de boues ou montée des eaux. Heureusement rien de tout ça n’arrivera. Par contre, quand la tempête se calme enfin, nos voisines de bivouac, les grenouilles reprennent du service à plein régime. Elles croassent à n’en plus finir, et arrivent ainsi dans mon palmarès des animaux les plus détestés avec les horribles mouches noires du Chili, les moucherons jaunes du Pérou, les blattes, et les émeu.

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Donc au matin, on est loin d’être frais et on décolle avec plus de 2h de retard sur notre programme. La journée est belle, dans cette campagne anatolienne. On file à travers champs, suivant les ondulations de la route. On croise de nombreux villages ruraux. C’est ici le grenier de la Turquie, le blé pousse sur des milliers d’hectares. On croise de grands troupeaux de moutons, gardés par les fameux Kangals, ces grands bergers d’anatolie. Ils sont massifs, et souvent affublés d’un énorme collier en féraille avec des piques. Sachant que la bête a été créée par l’homme pour protéger les troupeaux des ours et des loups, on fait moins les malins quand l’un d’eux se met en travers de notre route. Jusqu’à présent, le fait de ralentir à leur hauteur et de leur signifier qu’on est « humain » a été efficace. Mais un berger voulant nous protéger de son chien lui a simplement jeté son bâton de marche dessus… sans succès. Si c’est le moyen de se faire obéir, on est mal barré !

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« Bonne » surprise en fin de journée. Alors que la carte nous indiquait une route nous faisant faire tout un détour pour rallier le petit village d’Uchpinar qu’on vise aujourd’hui, on en découvre une autre. Elle grimpe méchamment sur un haut plateau, mais nous offre plus de 10 km de raccourci. Et qui dit montée dit descente, ce qui n’est pas pour nous déplaire après cette journée de montées et de faux plats. Comme on arrive à Uschpinar plus tôt que prévu, on décide d’y prendre de l’eau et de continuer pour trouver un coin de bivouac.

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Deux hommes nous accostent pendant que nous remplissons la poche à eau à l’abreuvoir. Ils sont curieux de savoir d’où l’on vient, où on va. On leur dit qu’on va chercher un coin pour dormir, et l’un d’eux nous invite à « camper » chez lui. On se dit que ça peut être sympa et on accepte.

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Sadullah nous met à l’aise en nous installant dans sa cuisine. Il propose à Benoit, qui l’accepte sans sourciller, un jus. Mais quand Sadoulah sort le fameux jus, Benoit se rend compte qu’il y a au dessus du jus une belle couche de moisissure. On ne saura jamais quel fruit composait ce jus.. C’était rose. Ça sentait les semelles de mes chaussures. Et ça avait gôut… de moisi. Dans ces moments là, il te faut développer une stratégie de protection mais qui soit respectueuse de ton hôte. Je bois à mini gorgées le breuvage, en disant à chaque fois qu’il est délicieux. Ben boit 1/4 par 1/4, les yeux brillants de celui qui se retient de vomir après chaque gorgée. Tout d’un coup, ce dont on rêvait se produit : notre hôte quitte la pièce pour chasser un chat. Benoit, qui n’a plus qu’1/4 de breuvage, bondit et jette le contenu de son verre dans l’évier. Il est presque prit en flagrant délit, il n’a même pas le temps de nettoyer le fond de l’évier des coulées roses. Cinq minutes après, notre hôte veut montrer sa salle de bain à Benoit. Ni une ni deux, je jette à mon tour mon verre et fais mine de faire la vaisselle, comme toutes les femmes, évidemment.

Mais le pire est à venir. En fait, nous ne partageons pas la même définition du verbe « camper » avec Sadullah. Enfin, finalement si. Il nous invite à le suivre pour voir où on va « camper » et alors qu’on pensait qu’il allait nous indiquer un coin de son jardin, il nous ouvre une annexe de sa maison, un petit appartement qui a visiblement été habité… par des porcs ! Non seulement c’est sale, bordélique et poussiéreux, mais en plus il y a des dizaines et des dizaines de mouches crevées au sol. Et des produits anti-cafards qui ne laissent pas beaucoup de mystère sur l’autre espèce de colocataire des lieux. Les gens qui étaient là avant sont partis sans laver la vaisselle qui traine. Les travaux sont encore « en cours » pour viabiliser le petit appartement dont les arrivées et sorties d’eau ne fonctionnent pas. Il nous montre les deux lits avec leurs vieux par-dessus plein de mouches mortes. On le remercie mille fois, et on commence l’opération « moindre crasse ». On ne va pas se lancer dans un grand nettoyage de printemps, il y en aurait pour une semaine et on a rien pour, même pas d’eau. Du coup, on décide de laisser nos sacoches dans le sas d’entrée, de n’utiliser que la gazinière de la cuisine en libérant à côté 20 cm² du plan de travail pour préparer le repas. Pour le couchage, après avoir secoué les pardessus de lit, on gonfle nos matelas et on les mets par-dessus. Nous voilà prêts pour une bonne nuit de « camping » !

Ce soir, en remerciement, c’est nous qui cuisinons. Mais après avoir assisté au travail de Sadullah qui regroupe ses vaches dans son jardin, puis dans sa vieille étable, pour la traie. Il en a une trentaine, et presque autant de veaux tous contents de retrouver leurs mamans pour la tétée en fin de journée. C’est chouette d’assister à tout ça, une agriculture douce, raisonnable.

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Pendant le repas, Sadullah commence à nous parler de guerre, de religion, et de ses origines. C’est assez confus mais on pense comprendre qu’il est originaire de l’ex-URSS, du côté des pays en -STAN, et qu’il a fait la guerre en Tchétchénie. Pour nous expliquer, il sort un atlas des années 60, avec une carte du monde bien différente de celle d’aujourd’hui et nous sort des noms de pays, pour nous inconnus au bataillon. Puis il reprend un sujet qui lui tient à coeur depuis notre arrivée : L’amitié entre l’islam et le catholicisme et la haine contre le judaïsme. Comme on prend un air désapprobateur, il commence à nous faire des schémas pour mieux nous expliquer. Ça devient nauséabond, et on a bien évidemment du mal à faire entendre notre point de vue avec les 3 mots de turc qu’on maitrise maintenant (en passant, pas plus que le mois dernier, c’est désolant…). On finit donc par dire qu’on a besoin de dormir et le remercier chaleureusement. C’est dommage de finir la soirée comme ça, car malgré le breuvage moisi et les mouches mortes, on a été contents de partager un peu du quotidien d’un de ses fermiers qu’on croise tous les jours. On se couche avec en tête l’idée de rallier Kangal, à 90 km de là, le lendemain. C’était sans imaginer que rien ne se passerait comme prévu…

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Plan : n.m Concept absurde et purement humain consistant à croire naïvement que grâce à un effort de réflexion et d’anticipation les évènements vont se dérouler comme on l’imaginait…

Premier essai : Ucpinar – Kangal

Au matin, on petit déjeune avec du lait frais des vaches de la ferme et avant de partir, Sédulah nous gonfle les sacoches d’oeufs durs et de pain. On part avec en tête l’idée de rallier dans la journée la petite ville de Kangal à 90 km de là. La route longe une sorte de canyon entre deux plateaux, c’est très joli.

Six petits km après le départ, on arrive à Orensehir et on essuie nos premières gouttes de pluie et coups de tonnerre. On décide d’attendre sous un abris le passage de l’orage, pour ne pas refaire l’erreur des dernières fois, où nous avions laissé passer notre seule chance de nous abriter pour finir sous la tempête. Sauf que cette fois, on attend pour rien, l’orage nous contourne.

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On repart, et quand on arrive enfin sur un plateau désertique, le tonnerre se met à gronder, et les premières gouttes commencent à rebondir sur nos casques. A peine quelques secondes et on commence à sentir que cette pluie devient de plus en plus compacte : c’est de la grêle ! On ne persistera pas longtemps à avancer, les grêlons se faisant de plus en plus gros. En bon Mac Gyver ou FFO (Fille Flippée des Orages) j’entame illico la construction d’un abris avec la bâche et nos deux vélos. Ça marche pas mal, mais pour le coup on est contents d’avoir les casques en sentant les grêlons rebondir dessus. La tempête se calme, le sol est devenu boueux mais immaculé de blanc, formé par les grêlons entassés. On reprend la route.

Environ 30 minutes plus tard, dans le même type d’environnement, nouveau passage de l’orage et retour de la grêle. Cette fois, on améliore encore le système de la cabane en accrochant la bâche avec des tendeurs, et on laisse grêle et orage passer. Avec tout ça, il est déjà plus de midi et on a parcouru seulement 20 km…

On arrive alors au petit village de Kaftangiyen et on repère immédiatement un banc en bois devant la mosquée, idéal pour la pause de midi. Les habitants viennent uns par uns s’enquérir du fait que nous n’ayons besoin de rien. Comme d’habitude, notre niveau de turc est vraiment trop misérable pour comprendre et dire quoi que ce soit. Les villageois font donc venir une jeune fille qui parle parfaitement anglais. Elle nous demande si ils peuvent faire quelque chose pour nous aider. A ce moment là, on est confiants, donc on répond que tout va bien.

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A la reprise, on se rend compte que le goudron de la route a laissé place pour cette nouvelle portion à une route en terre. La terre est compacte, au début bien roulante.

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Mais au bout d’une dizaine de km, alors qu’on arrivait enfin en descente, on fait connaissance avec l’une des pire ennemie du cycliste qu’on avait évité jusque là : la boue. Rapidement, les vélos sont bloqués et on doit s’y prendre avec les mains pour enlever les mottes de boues coincées sous le « garde-boue » qui pour le coup porte vraiment bien son nom. On les enlève, ce qui facilite un peu la tâche de poussage. La boue se coince maintenant uniquement dans le cadre et les étriers de freins… grrr. C’est une boue argileuse, visqueuse, collante, dégueulasse. Benoit se fera quand même le petit plaisir d’un bain de boue. Eve Angeli a en effet décidé de remonter sur son vélo un peu précocément, en descente, sans avoir pris le temps au préalable de remettre les freins ! Dans la cuvette au pied de cette descente il y a évidemment une petite mare, qu’il imagine traverser grâce à son élan et dans laquelle il s’étale allègrement. Bref, on mettra un bon deux heures à pousser près de deux kilomètres, en s’arrêtant tous les 200 m pour retirer la boue et les herbes coincées.

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La piste nous permet enfin de remonter sur les vélos. Mais le ciel en face de nous à des allures de fin du monde. Il n’est pas gris il est noir, des éclairs le fendent de temps en temps suivis de coups de tonnerre qui semblent être en dolbi surround tellement on arrive pas à savoir de quel côté ils proviennent. Evidemment, on est en rase campagne, en altitude, les para-tonnerre idéaux !

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Il y a un village à seulement 3 km, et comme je suis une grande flippée de l’orage, je fonce tête baissée pour me mettre à l’abris, et je me fais propulser en l’air par une motte de terre en bord de route et finit à mon tour rétamée sur la piste. On envoi du rêve. Arrivés au village on trouve tout de suite un vieux corps de ferme à l’abandon dans lequel on s’installe. Timing parfait, la grêle la plus violente de la journée commence à tomber et on patientera plus d’une heure à l’abris, en lisant.

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Des grêlons gros comme des billes, rien en comparaison des balles de tennis qui se sont abattues sur st nazaire 😦

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L’endroit est crade mais prise d’une grosse crise de flemme, je m’y vois bien y installer la tente. Heureusement Ben ne partage pas cette envie et on décide d’aller quémander un toit au village. Ça ne prendra pas plus de 2 minutes pour qu’on nous ouvre les portes d’une petite maison abandonnée, où certains hommes doivent tenir des réunions secrètes ou parties de cartes endiablées. En effet, les fenêtres de la « pièce de vie » où on s’installe sont calfeutrées pour ne pas laisser passer la lumière… Un brin de ménage et on se sent trop bien dans notre abris, au chaud, avec l’électricité et protégés de la pluie qui tombe toute la nuit.

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Deuxième essai : Dikilitas – Kangal

60 km environ nous séparent maintenant de Kangal. On se lance en milieu de matinée, après avoir pris soin de remettre les garde-boue. On pense avoir repéré une route goudronnée la veille. On se réjouit. Manque de bol, c’était pas la bonne. La nôtre c’est un chemin de terre qui après le nouvel orage de la veille et la pluie tombée toute la nuit est bien collant. Rapidement, la boue coince les roues et il nous faut à nouveau démonter les garde-boue. Aujourd’hui, on arrive parfois à avancer en pédalant, mais le piège c’est que certaines zones qui semblent gravillonnées ou stabilisées sont en fait des zones de boue grise et argileuse, encore plus coriace à dégager du vélo. On s’éloigne cahin caha du village et plus on avance plus on se demande si ça vaut la peine de continuer. On ne sait pas pour combien de temps on en a. La route que l’on suit à la même couleur sur notre carte pour les 20 prochains kilomètres. Arrivés au sommet d’une montée, on constate que la montée qui nous fait face présente des trainées de boue encore plus importantes, à cause du passage des tracteurs. La même boue rouge et argileuse que la veille. Le ciel est gris, on reçoit quelques gouttes.

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C’en est trop, on a fait 3 km en 1h30, on décide de rebrousser chemin pour reprendre des routes principales, et s’engager du coup dans un détour de plus de 100 km. On a les boules à l’idée de faire ce détour à cause de la boue, surtout que bizarrement, on fera les 3 km de retour au village en à peine 30 minutes… Est-ce qu’on s’y prenait mal et on aurait dû persévérer ? Est-ce que c’est parce qu’au retour on était majoritairement en descente et donc moins enclins à patiner ? On ne saura jamais mais on a les boules. Il est midi, et on est de retour au point de départ.

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On retrouve le goudron sur la route qui signe le début de notre grand détour. Le ciel n’est toujours pas plus réjouissant et le baromètre du moral n’est pas plus ensoleillé. Heureusement, pour ces moments de déprime, on peut compter sur la chaleur de l’accueil turc !

En traversant un village on tombe sur Selcuk et son frère. Selcuk dénote : il est très grand, le teint clair et les cheveux gris, parle bien anglais. Il nous pose plein de questions, nous confirme que la route en terre n’est pas praticable en ce moment à cause des orages. Il nous demande « comment puis-je vous aider ? ». Dans ma tête, je pense « si tu avais un pick-up pour nous emmener à Kangal, ou au moins traverser la boue, ce serait parfait » mais je m’abstiens. Il nous dit « vous avez faim ? ». On répond en coeur « Oui ». Il est plus de 13h maintenant.

Selcuk nous emmène chez ses parents qui habitent le village. Lui vit à Antalya maintenant avec sa femme Jeanna, qui parle très bien anglais. En fait, ils nous expliquent que toute la famille est originaire du Caucase et a émigré en Turquie il y a une cinquantaine d’années. La maison est modeste, mais très propre et cosy. Il n’y a presque pas de fenêtres, le temps est gris, mais on a l’impression d’être baignés de lumière. Je me dis que finalement ce qui fait la luminosité d’une maison, c’est la chaleur de ceux qui l’habitent, l’amour qu’ils ont et qu’ils transmettent. Jeanna et la mère de Selcuk nous préparent un repas de roi. Un Khavalti : saucisses épicées dans une omelette, olives, fromage frais, confiture de fraises maison, pain frais et café. On reprend des couleurs. On discute comme souvent de ce qu’on fait dans la vie, de notre voyage, et un peu du parcours de vie de nos hôtes. Ce qui anime les conversations entre tous, c’est la recherche du meilleur itinéraire pour nous. Ils nous conseillent de remonter par le nord en passant par… Ucpinar ! D’où on est parti la veille… Puis ils nous disent qu’il n’y avait sans doute que 7 km de chemin en terre sur la route sur laquelle on s’est engagés ce matin. Là on a bien les boules, si c’est vrai, on avait fait presque la moitié ! Finalement, tout le monde adhère à notre grand détour qui nous assure des axes goudronnés tout du long. Il est difficile pour nous de s’extraire de ce cocon et de quitter cette famille si adorable. D’autant plus qu’à la sortie le ciel est encore plus menaçant.

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En partant, je sens une boule au travers de ma gorge, une boule qui grossit, qui m’empêche de parler et de respirer tant elle prend de place, tant elle pousse pour sortir. Cette sensation je l’avais oubliée depuis longtemps. Les larmes jaillissent toutes seules, je n’arrive plus à me contenir. Envahie par des émotions intenses et un peu contraires, j’ai besoin d’évacuer. Evacuer la colère d’avoir sans doute pris la mauvaise décision de faire demi-tour. Evacuer la fatigue d’être couverte de boue et d’avoir tout le temps froid. Evacuer l’angoisse au moment de quitter un nid douillet pour retourner sur la route, sous la pluie, vers l’inconnu, où la perspective d’un peu de confort est très incertaine. Evacuer l’émotion d’avoir été encore accueillie avec tant d’empathie et d’attention, de se sentir en famille avec des gens auprès de qui on ne restera qu’une heure dans nos vies. La crise ne dure pas plus de deux minutes. Elle est comme les orages de ces derniers jours : brusque, inattendue et rapide.

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On atteint finalement la route principale vers 15h. Là où on débouche, un panneau indique Orensehir, où on est passé hier, à 18km. Sauf que nous on en a fait presque 60. On tourne en rond ! Selcuk nous avait dit que Gurun, la ville du détour, était à 50 km de chez eux, qu’on y serait en 5h. Après contrôle du GPS, c’est en fait environ 80 km, avec de bien belles montées… Donc au moins le double.

On décide donc de tenter le stop, notre solution des moments de ras-le-bol. 45 minutes d’attente seront nécessaires pour qu’une camionnette s’arrête enfin, après une petite hésitation. Fahrid embarque nos vélos au milieu des crochets de boucher inutilisés, le camion est vide. Il va jusqu’à Malatya, nous propose de nous emmener jusque là. On est tentés par ce changement de plan extrême, qui nous obligerait à reconsidérer toutes les routes pour rejoindre Erzurum. Finalement, on choisit de rester sur notre plan de base, parce qu’au moins on est certains de ne pas se taper 500 km de 4 voies (même après l’expérience des derniers jours, on préfère les petites routes) et parce que Malatya est plus proche de la Syrie, de l’Irak et au coeur du Kurdistan Turc actuellement en conflit, et qu’on n’est pas assez au clair avec la situation actuelle pour s’y aventurer sur un coup de tête.

Arrivés à Gurun, on prend une chambre très correcte dans le seul hôtel de la ville, une bonne douche chaude, un kebab et une séance de skype. Rien de mieux pour remettre les idées en place : on est vraiment pas à plaindre !

Troisième essai : Gurun – Kangal

Bon, du coup, au programme, 80 km pour rejoindre cette fichue ville de Kangal et près de 1200 mètres de dénivelé. Evidemment, vu l’heure tardive à laquelle s’est terminé notre rendez-vous skype, on ne part pas aux aurores, loin de là. Dès la sortie de la ville, la route monte. On entame la première partie et déjà, on est arrosés de quelques gouttes. Ni une, ni deux, les gestes sont rodés, machinaux. On s’arrête, on sort et on enfile veste de pluie, pantalon de pluie, moufles de pluie et chaussettes étanches… La combinaison du cosmonaute de la route.

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Ça monte fort dès le début. Une camionnette s’arrête à notre hauteur et nous propose de faire un détour pour nous conduire jusqu’au point le plus haut, à 6km de là. Evidemment, vous vous doutez bien qu’on rêvait de faire nous même ces 6km d’ascension à 8 % de moyenne, mais c’est si gentiment proposé qu’on ne peut pas refuser. 400 mètres plus haut, nous voilà repartit en pédalant. Le ciel nous menace de toute part, et le vent nous souffle en pleine face, de temps en temps sur le côté. De longues montées suivies de descentes peu réjouissantes avec le vent de face se succèdent tout au long de la journée. Vers 18h30, on est enfin proches du but, à moins de 10km de Kangal.

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Une voiture s’arrête en bord de route et nous attend. Eyup est curieux de savoir ce qu’on fait là, où on va et on entame une petite discussion. On est obligés de l’écourter car on voudrait quand même arriver à Kangal avant la nuit, et on ne voit toujours pas cette foutue ville… Une dernière montée et enfin, ça commence à sentir le gros chien puant, on est proches ! En effet, Kangal, ville du même nom que le gros chien de berger que nous croisons souvent sur la route est la ville d’où est originaire ce dernier. Il y en a donc partout et on longe des élevages. L’enfer du cycliste : être laissé seul dans un élevage de Kangals, avec de la boue, et du vent de face.

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Alors qu’on s’apprête à aller poser avec la statue du fameux chien qui symbolise l’arrivée dans la ville, on entend crier nos prénoms au loin. C’est Eyup, il habite et travaille justement ici. Il est conseiller dans une agence qui fait des prêts aux coopératives d’agriculteurs. Lui et sa femme nous offrent le thé et des tonnes de délicieuses sucreries dans l’agence. C’est rigolo, on a l’impression d’être à la banque, lui d’un côté du bureau et nous de l’autre. On essaye de savoir si on peut y rester pour la nuit mais ce n’est pas possible, Eyup n’est pas le gérant. Il nous conduit dans un hôtel en centre ville et négocie le prix pour nous.

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Voilà, nous sommes enfin à Kangal. Ce matin, quand le réveil a sonné l’heure du départ, on a décidé de l’éteindre et de rester une journée de plus pour se requinquer et profiter de cette ville sans charme qu’on a eu tant de mal à atteindre !

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Pour les cyclos :

Date

Départ

Arrivée

Nb Km

Temps sur le vélo

D+

D-

Remarques

25.05

Kayseri

Bivouac qq part après Koprubasi

65

5h11

727

359

Entre Koprubasi et panli pas beaucoup d’abris du vent

26.05

Bivouac

Ucpinar

66

4h39

690

584

Une route qui n’est pas sur la carte entre Hilmiye et Ucpinar

27/05

Ucpinar

Dikilitas

35

3h03

+280

-203

Route de terre avant Dikilitas

28.05

Dikilitas

Gurun

30

2h40

+269

-171

2h dans la boue puis stop sur 70 km

29.05

Gurun

Kangal

70

5h38

+850

-960

6km de stop (+350 D+)

30.05

Kangal Repos

11 réponses à “En route vers Erzurum, partie 1 : l’inaccessible Kangal

  1. Ouf! Ca se mérite une étape pareille dites donc. On n’imagine pas le degré d’engagement physique mais aussi psycho qu’il faut pour y arriver… impressionnant.

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  2. Oh les warriors ! Il manquait juste la tôle ondulée pour avoir le combo de rêve. Merci pour toutes les infos si utile ==> on va éviter Kayseri et la gadoue
    Suerte pour la suite

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  3. Bravo pour ce tronçon ! Kayseri nous rappelle des bons souvenirs : on était venu faire du ski-alpinisme dans le secteur entre les massifs de l’Aladaglar et du Bolkar et les volcans (Erciyes et Hasan Dag). On suit vos aventures turques à vélo, qui nous donnent bien envie d’y revenir un jour ! Bonne route et à un prochain article !

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    • On a pas eu le temps d’aller dans le massif (et la météo ne s’y prêtait pas trop) mais les rares fois où le volcan Hasan Dag a pointé son pic enneigé nous ont laissé rêveurs ! La Turquie est fabuleuse à découvrir en dehors de sa côte touristique

      Aimé par 1 personne

    • Ah ah ah ! Bien vu ! Pas de saucisson au diner mais des raisins secs marinés dans l’eau… Après coup je regrette de ne pas avoir fait une séance photo glauque du génocide de mouche sur le tapis !

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  4. Ce passage envoit moins de rêves, tu as un don pour bien faire ressentir la souffrance subit 🙂
    Je suis toujours étonné par la quantité de bonnes personnes que vous rencontrez… Il y en a t’il réellement moins chez nous, ou c’est juste que nous n’avons pas d’occas’ de se rendre compte ?
    Je me demande comment j’aurai vécu le moment du jus pourri connaissant mon courage gustatif 😀

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