Grande bouffée de chaleur et de générosité de la mer caspienne aux portes du Turkménistan

En bus vers la caspienne

Nous prenons le bus qui nous amène sur la côte. On est bien là, dans notre bus climatisé qui va nous éviter l’enfer de la circulation de Téhéran et une route sinueuse, étroite et bien pentue.

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Finalement les panardos s’adaptent très bien au bus…

On débarque à  Chaloos et c’est la douche chaude! Plus de 80 % d’humidité dans l’air et des températures pouvant atteindre plus de 40°. Rien qu’en remontant les sièges des vélos et en remettant toutes les sacoches, on avait déjà perdu 10 litres de flotte. Le t-shirt va prendre cher ces prochains jours ça promet ! Mais un commerçant iranien nous voyant nous liquéfier sur place nous offrira des glaces pour nous donner du courage. Un cadeau tombé du ciel !

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Il est 13 heures, le soleil est à son zénith, parfait pour se lancer sur le bitume brulant. En t-shirt et short, c’est pénible, ça colle de partout, mais en voyant Alice et Ophélie affublées de leurs tenues voile, manches longues et pantalon, j’ai mal pour elles. Heureusement, on est en Iran, elles n’ont pas le droit de se plaindre sinon, Fred et moi, on les dénonce.

On se repose dans un parc géant à l’ombre de grands arbres en sirotant du Coca frais, avant de reprendre notre chemin de croix.

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La route est pourtant facile, toute plate, mais la chaleur et surtout l’humidité, la circulation et le manque de vue sur la mer rendront les prochains jours bien pénibles en ce qui concerne l’expérience cycliste. Heureusement que les panardos sont avec nous, à 4 la discussion s’élève à un niveau jamais atteint jusqu’à présent !

Fred : « Moi ce que j’aime, c’est quand ça me râpe bien le fion » en parlant du papier toilette, bien sur.

Nous nous posons au bord de mer pour bivouaquer : on peut enfin se baigner dans une eau presque trop chaude. Alice appréciera particulièrement la trempette en t-shirt et en voile. En tant que bon mari, je lui autorise le port du short de bain à condition qu’elle ne traine pas trop dans l’eau pour me préparer le repas du soir.

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La route est la plus inintéressante que l’on ait empruntée depuis le début du voyage il y a un an, pire que le canal belge, mais c’est largement compensé par l’accueil et l’hospitalité dont les iraniens feront encore une fois preuve pendant ces quelques jours. Tout simplement incroyable !

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Leçons de générosité

A midi, on décide de se poser à la plage pour se rafraichir un peu. Un couple de personnes âgées, tenancier d’une petite boutique du bord de mer, nous aperçoit et nous ouvre tout de suite la porte de son local de stockage pour qu’on puisse y laisser nos vélos. Puis ils installent tapis et coussins sous un petit porche au plancher sur-élevé, à même la plage, où on passera l’après-midi confortablement abrités du soleil. On a de la chance : on assiste a un tournage auquel participent les célèbres Mehmet Buchannek et Mahmoud El Brodi. Ce magnifique film, équilibre parfait et tellement rare entre action et émotion, dont le cadrage parfait sublime les acteurs, est visible ici : Alerte sur la caspienne

Ici aussi, la baignade habillée est de rigueur mais les gens (ainsi que mon cher faux-mari à qui je dois tout, vous l’avez compris) seront assez tolérants avec moi puisque personne ne me dira rien alors que je me baigne en short, tee-shirt à manches-courtes et buff. Une autre femme se baignera avec sa famille dans une tenue proche de la mienne, ce qui me rassurera un peu. Mais la plupart des femmes croisées restent totalement habillées, drapées de noir parfois, en plein soleil. Je ne sais pas comment elles arrivent à le supporter, c’est pour moi un enfer.

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Nos très gentils hôtes de la plage

Faux-départ en fin d’après-midi, j’oublie mon baladeur sur la banquette et me tape 30 minutes d’aller-retour pour le récupérer. Pendant ce temps, Fred, Ophélie et Benoit s’arrêtent près d’un rond-point, et je les retrouve entourés d’une trentaine de personnes. Selfie à gogo, vidéos, l’attroupement est impressionnant ! On nous offre du pain avant de redémarrer, incroyable en plus c’est justement ce qu’on cherchait !

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On recevra beaucoup de cadeaux en bord de route durant ces jours de pédalage au bord de la mer. A titre d’exemple, un monsieur s’est arrêté en voiture pour nous acheter des glaces et des biscuits, d’autres nous offrent des fruits, d’autres des bonbons. Un gérant de boutique nous a installé sous ses ventilateurs et offert boissons fraiches et petits gâteaux. C’est très très sympathique et généreux à chaque fois et on est toujours aussi impressionnés par la gentillesse des Iraniens.

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Un des commerçants qui nous a accueilli pour une petite pause

Je pense, et surtout j’espère, qu’au retour, je garderai en tête, comme une petite musique, ce sentiment de gratitude que j’ai ressenti, pour à mon tour aider ceux que je croiserai au bord de la route. Cette ouverture à l’autre est pour moi une belle leçon de vie.

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Mais parfois la curiosité a un caractère oppressant. On a jamais été aussi interpellés, photographiés, filmés, parfois par des conducteurs qui restent plusieurs minutes à notre niveau en nous regardant, sans dire un mot, ou pire, en riant. Ce sont des situations qui nous mettent en danger dans ce trafic chaotique et qui mettent nos nerfs à rude épreuve. Ophélie et moi avons craqué, nerveusement, à peu près en même temps mais pas en raison du même chauffeur, c’est dire comme ce sont des situations fréquentes ! Pour ma part, l’homme, qui restait à ma hauteur depuis plusieurs minutes et coinçait toute une file de voitures klaxonnantes derrière lui, à failli me renverser et m’a du coup envoyé dans le fossé en tentant une photo avec son smartphone. Une autre fois, c’est une voiture remplie de femmes euphoriques qui nous collait aux basques, et voulait absolument que l’on s’arrête pour un selfie, tout en riant à gorge déployée et en se moquant ouvertement de nous ! Elles hurlaient, nous frôlaient, nous empêchaient d’éviter les obstacles en ville tellement elles restaient proches de nous. Dans ces moments là, on se prend à crier, parfois insulter, à détester presque tout le monde.

On est aussi toujours « obligés » de remettre en question cette générosité à cause d’un élément fort de la tradition et de la culture irannienne : la règle du tar’rof. Elle veut que chaque iranien fasse preuve de générosité et d’hospitalité même si il n’en a pas les moyens, ou pas l’envie. Du coup, il est très malpoli d’accepter un geste généreux sans s’assurer que son interlocuteur est sincère dans son offre. La règle implicite est de redemander 3 fois à la personne si elle est sûre, ou de refuser 3 fois avec la main sur le coeur… Il faut aussi essayer de lire dans l’attitude de l’autre sa sincérité. Si on accepte alors que l’offre n’était pas sincère, c’est nous les impolis. C’est donc parfois du grand cinéma.

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Du coup, c’est fou comme les sentiments et nos attitudes à l’égard des autres varient rapidement : on peut passer en quelques heures de la joie, de la reconnaissance profonde, du bonheur du partage à un sentiment de ras le bol total, de repli sur soi et de colère. Chaque jour on oscille entre ces deux extrêmes. Avec parfois un sentiment de culpabilité quand on sent qu’on est pas ouverts à la rencontre et qu’on imagine que nos interlocuteurs doivent le ressentir.

Pour notre deuxième nuit sur la côte caspienne, on nous ouvre les portes d’un parc à Chicha. C’est un parc avec des petites cabanes en verre jonchées de coussins et de tapis où les gens viennent le soir partager une chicha. Le gérant, qui n’était au départ pas très chaud pour nous laisser dormir là, nous apportera toute la soirée des fruits, du thé et des pastèques. Comble du luxe pour nous : on se douche ! Mais avec le tuyau qui sert de chasse d’eau et de papier toilette à la fois, au dessus des WC turques recouverts d’une couche de mousse verdâtre et de moisi. Ça ne fait pas rêver, mais je vous jure qu’on s’en contente aisément quand on est collants de sueur depuis deux jours et qu’on à l’impression de fondre sous la chaleur.

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Le lendemain, alors que nous nous apprêtions à trouver un coin à l’ombre pour pique-niquer et siester, Aref nous double avec son camion, s’arrête et nous propose de venir déjeuner chez lui, à 5 km de là. Lui et sa femme, Athena, nous reçoivent au pied levé dans leur spacieux appartement tout neuf et surtout tout climatisé, ce qui a pour nous le même effet qu’une oasis en plein désert. Le repas est copieux : poulet, riz, frites et pastèque à volonté. Nous rencontrons les parents d’Aref, Merzieh et Nass, son frère et sa belle-sœur. Ils sont supers contents visiblement de nous recevoir et on est super contents de passer l’après-midi avec eux. Après le repas, ils nous trouvent une chaine francophone diffusant une stupide télé-réalité.

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Souvent, nos hôtes font tout pour nous trouver un petit « bout » de France pour qu’on se sente à l’aise.Ça passe par des émissions de télé, des clips, des livres, des références françaises et malheureusement, trop souvent, par la chanteuse Zaz qui semble cartonner ici ! On est impressionnés de tout ce que les gens savent sur la France alors que nous, objectivement, on ne connaissait pas grand-chose sur l’Iran. Pour aujourd’hui, on éteint la télé et on s’octroie une petite heure de sieste avant de reprendre la route en saluant toute cette adorable famille.

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En fin de journée, on sort de l’axe principal pollué pour chercher un spot de bivouac. Les choses s’engagent plutôt mal : on débouche sur une carrière poussiéreuse, dont sortent pelleteuse et camions, puis sur des champs cultivés que leur propriétaire n’a pas l’air de vouloir nous laisser occuper. On est prêts à s’imposer dans le champ malgré notre négociation infructueuse avec un moustachu en marcel, quand Benoit, qui avait disparu depuis plusieurs minutes sort de nul part et nous dit qu’il a trouvé une super baraque ! Et en effet, on débarque dans une Villa bien cachée derrière les arbres, squattée par 3 ou 4 gars en toute légalité nous assurent-ils. Ils viennent ici pour faire la fête et travaillent ensemble. Brochettes d’agneau grillées, bière, et vodka, nous voilà « pleins » plus vite que prévu ! Comme ils ne parlent pas anglais, ils font appel à un ami qui nous fait la traduction : les gars doivent partir, ils nous laissent les clés et on les déposera dans le pot de fleur en partant. Après une petite danse iranienne enflammée des gars et une interprétation en canon de « Frère Jacques » de nous 4, ils nous quittent (rien à voir avec nos talents de chanteurs, je vous interdit de penser ça!) et on se retrouve juste tous les 4 dans cette immense et luxueuse maison ! Encore une fois, on est ébahis par la confiance que nous témoignent nos hôtes.

Dernière étape avant Gorgan, la température est bouillante, l’humidité insupportable. On quitte la route principale pour essayer de retrouver la mer pour la pause de midi mais malheureusement, non seulement on ne trouvera qu’une bagnole de flics qui tiennent absolument à nous escorter là où ils l’ont décidé, mais quand on arrive enfin au plus près de la mer, on constate qu’à cet endroit, la caspienne est marécageuse et pas du tout adaptée à la baignade. Un peu abattus on passera tout l’après midi à l’ombre, aux pieds d’une maison très précaire dont les occupants tiennent à tout prix à nous accueillir et à nous faire partager un peu de leurs petites richesses. Ici, l’accueil est un devoir, mais aussi une philosophie de vie, même quand on n’a pas grand-chose.

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Khameini 1 – Alice 0 …

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On passera la nuit dans les locaux du croissant rouge. Grosse humiliation pour moi, mais de ma « faute » : accablée par la chaleur du jour et l’absence de clim, je m’autorise le débardeur à la sortie de la douche. A peine 5 minutes après ma sortie, un des pompiers passe le téléphone à Fred et une jeune dame lui explique « vous savez, en Iran, les femmes portent habituellement le voile et des manches longues aussi… ». Ok, message bien reçu. Je me sens trop gênée, très en colère aussi. Ce soir là, j’en ai marre d’être une femme dans ce pays, marre de respecter des règles auxquelles je n’adhère pas et ne crois pas, marre de rentrer dans un jeu de domination qui est contraire à mes convictions et ce pour quoi je lutte dans mon quotidien. J’ai l’impression d’être en porte-à-faux. Mais en même temps je connaissais les règles et je ne les ai pas respectées, c’est comme ça… J’ai choisis de visiter ce pays en connaissance de cause, je ne peux pas cracher dans la soupe maintenant. Bon j’avoue avoir pris un malin plaisir à passer en débardeur et cheveux à l’air pendant 5 minutes sous les sourires figés et inquiétants des affreux guides de la révolution Khomeini et Khameini en poster partout chez les pompiers, et qui au bord des routes incitent sur des grandes affiches les femmes à se couvrir d’un tchador. Mais c’est encore eux qui ont gagné ce soir. J’admire les résistantes et les féministes iraniennes qui affrontent chaque jour ce genre de situations.

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Et en plus, à cause d’un pari perdu, je dois porter le caleçon sale de Benoit avant de dormir…

Saut de puce vers le désert…

On démarre à la fraiche pour rejoindre Gorgan où on a décidé à l’unanimité de prendre un bus. Non seulement on savait qu’on aurait pas le temps de rejoindre la frontière à vélo, mais en plus, on sature de l’air chaud et humide de la côte. On arrive dans la ville en fin de matinée et on s’installe dans une suite pour 4 personnes, dont on fera notre QG de repos. On finit avec Ophélie comme des groupies par mater un film d’Aaaaamouuuuur impliquant le très charmant Romain Duris, l’Arnacoeur, pendant que le duo comique de choc partage le grand lit de la suite pour regarder de son côté un film hautement plus intellectuel, impliquant des zombies. On les entend s’esclaffer à fréquence régulière, ils apprécient le navet, on comprend mieux pourquoi ils se font rire mutuellement si facilement.

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A la gare de bus de Gorgan, une fois n’est pas coutume, les chauffeurs de bus se battent limite pour nous embarquer avec les vélos. Il faut dire qu’on accepte de payer les suppléments qu’ils nous demandent en négociant un peu, malgré le fait que les bus et leur soutes soient loin d’être pleins. C’est un peu un gage de sécurité pour s’assurer que nos 4 tanks et leurs bagages auront une soute dédiée et ne seront pas abimés.

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On arrive à Bojnourd en fin d’après-midi, et on est hébergés par Shiva et son mari, du réseau warmshower. Chez eux, il y a déjà Lydia, une jeune hollandaise qui voyage à vélo vers la Chine, et à qui nous avions dépanné 100€ il y a quelques semaines par le biais d’une connaissance commune sans la connaître elle ! On échangeait des sms le jour même sans savoir qu’on allait se rencontrer. Au soir, la team des français couchés squatte la cuisine pour préparer un plat de pâtes aux légumes et un super clafoutis. Nos hôtes nous régaleront de breuvages concoctés dans le plus grand secret au fond de leur jardin, accompagnant bien ce repas. Les discussions tournent autour du voyage et de leur vie ici, difficile, et de leur déchirement entre l’envie de migrer à l’étranger pour y trouver plus de liberté, l’attachement à leur pays et leur statut social actuel qu’ils ne trouveront sans doute pas en Europe facilement, ils en ont conscience. Mais ils n’en peuvent plus de ce régime et disent qu’en suivant le cours politique des choses, l’Iran ne changera que dans 300 ans. Quand à une nouvelle révolution, ils n’y croient pas vraiment, tant le pouvoir actuel maintien la peur en réprimant dans le sang les insurrections et enferme rapidement tous ceux qui publiquement remettent en question l’ordre établi ou s’y oppose. Nous entrions en Iran avec de l’espoir, celui d’un président réformateur récemment élu, d’un parlement de plus en plus réformateur et comptant de plus en plus de femmes, mais on se rend compte à écouter nos hôtes que ces évolutions, positives bien entendu, n’ont que peu d’impact sur les orientations du pays tant les vrais pouvoirs restent aux mains du guide de la révolution, qui n’est pas élu, lui.

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C’est dans les moments de galère qu’on fait les plus belles rencontres

Nous reprenons la route dès le lendemain, à 5 cette fois. Lydia est avec nous pour une 100aine de kilomètres.

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Ici, il fait toujours aussi chaud mais l’air est sec. Les montagnes coiffées d’une dense forêt ont laissé place à des collines rasées, le vert à laissé place au dégradé de beige, et c’est bien plus supportable.

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En milieu de journée, on arrive à Shirvan et décidons de nous poser dans un parc, et pourquoi pas d’y rester pour la nuit. Mais au fur et à mesure de la journée, notre petit bout de pelouse est de plus en plus observé et squatté par des jeunes et des moins jeunes curieux, qui touchent nos affaires, nous demandent de poser pour toujours plus de photos « mises en scène ». C’est un peu épuisant et on envisage de moins en moins la possibilité de rester camper ici.

On remballe donc nos affaires et on se dirige vers un autre parc moins central. Les habitants nous disent qu’il n’est pas possible d’y dormir. La tension monte car la nuit est en train de tomber, on a plus d’options, et tout le monde pendant ce temps là nous interpelle pour des selfies. Un policier décide de nous prendre en charge et de nous conduire dans un autre parc. On le suit en mode Mario Kart dans toute la ville, lui à l’arrière d’une moto, et nous 5 derrière en vélo au milieu du trafic dense de fin de journée. On croise un jeune en mobylette qui parle français et nous suit partout, il veut absolument échanger quelques mots pendant qu’on roule, sauf qu’il rend le slalom entre les voitures encore plus dangereux. Bref, on est un peu à bout de nerfs, et ça ne redescend pas vraiment quand le policier s’arrête au niveau d’un « parc » qui est en fait une bande de pelouse au bord de la route, occupé par des tas de jeux gonflables et bien évidemment bondé d’enfants, en nous disant « voilà, vous pouvez rester ici. Mais pas y dormir. » !!!!! On n’y comprend rien, il nous emmène dans un parc pour passer la nuit tout en nous disant qu’on ne peut pas y dormir. Le jeune qui parle français est toujours là, et cherche pour nous des solutions qui paraissent toujours plus alambiquées. On finit par remercier tout ce petit monde en reprenant la route, de nuit, en espérant trouver un coin à la sortie de la ville pour y poser nos tentes. Il fait nuit, on ne trouve rien de protégé de la route, les champs sont bordés de plantes piquantes type acacia, on sent très fort que ça va être un bivouac de merde. Et c’est là que le miracle iranien se produit.

Une voiture venue de nulle part débarque à l’entrée du champ où nous comptons nous installer. Aref, Mahobeh et leur fils en sortent, et viennent vers nous. Après nous avoir posé quelques questions, ils comprennent notre désarroi et nous invitent tous les 5 à dormir chez eux. Inviter 5 personnes au pied levé, quelle générosité ! Ils habitent dans une maison en ville et nous mettent très à l’aise. Un ami à eux qui parle très bien Anglais se joint à nous et part en quête d’un repas pour toute la tribu. Nous passons une excellente soirée en compagnie de nos hôtes qui prennent grand soin de nous. On à peine à imaginer qu’il y a quelques heures à peine on était au fond du trou, sans aucune solution de repli. Les policiers ont été avertis de nôtre présence dans le quartier et procèdent à un contrôle de nos identités. On est un peu surpris mais nos hôtes eux trouvent ça normal. Lydia n’en peut plus de ces contrôles quotidiens, quand elle roulait seule, elle a été escortée 3 jours non-stop par un véhicule !

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Nous partons à la fraiche, après des au-revoir assez émus pour ma part avec ces gens qui nous ont offert si généreusement le gîte et le couvert, tout en s’assurant que l’on récupère au mieux de nos efforts à vélo. C’était vraiment une belle rencontre, et un exemple « idyllique » de ce que l’Iran peut offrir de plus beau, ses habitants.

Festival de paysages grandioses pour nous accompagner vers la sortie

Nous sommes bien requinqués et nous roulons bien, ce qui nous permet d’atteindre facilement la ville de Ghouchan à 70km, pour midi.

C’est l’heure de dire au revoir à Lydia, qui continue en direction de Maashad. A peine entrés dans la ville où nous cherchons un parc pour nous reposer pour l’après-midi, nous sommes de nouveau interpellés par un policier. On commence à être exaspérés par ces contrôles quotidiens, et on sent quelque part qu’on expérimente le contrôle au faciès dont sont victimes certain(e)s de nos concitoyen(ne)s en France. Sauf que pour nous ça finit toujours bien. Le policier du jour nous annonce d’abord une attente de 20 à 45 minutes, le temps qu’une patrouille spéciale vienne contrôler nos papiers d’identité. Il nous fait assoir à l’ombre, près d’un stand de pastèques et demande au vendeur de nous en offrir une. Sympa, surtout que depuis qu’il nous a interpellé, on est on ne peut plus froid avec lui. Cinq minutes plus tard, il nous dit que c’est bon, c’est vérifié, on peut partir. Oui, mais la pastèque est servie et bizarrement on est plus du tout aussi pressés qu’avant ! Du coup, il commence à entamer avec nous une conversation suivant le schéma habituel  :

– d’où venez vous ?

– vous êtes mariés ?

– Vous avez des enfants ?

– Quel boulot faites vous ?

– Vous allez où ?

Et du coup, au fil des questions, on lui explique qu’on cherche un parc pour se reposer cet après-midi. Ni une, ni deux, il enfourche sa moto et nous voici reparti pour une nouvelle escorte. Le parc qu’il nous trouve est idéal, ombragé et calme. On y passera un après-midi délicieux, entre sieste, soda, glaces et pique-nique. En fin de journée on reprend la route pour s’écarter de la ville et planter nos tentes sur les hauteurs, avec un beau panorama sur les montagnes pelées alentours et les troupeaux de chèvres qui s’y promènent. La fin de journée coïncide avec le retour des bergers et des troupeaux qui passent devant nos tentes, on a l’impression d’être hors du temps, dans une autre époque, sur une autre planète. Ces bergers à pieds ou à dos d’âne sont tellement loin des standards de l’agriculture dite « moderne » que l’on connaît chez nous !

Il nous reste deux jours pour parcourir 60 km. Au programme, de la montée et de beaux paysages dégagés. Ces deux derniers jours sur les routes iraniennes sont aussi les plus tranquilles et les plus jolis : grandes étendues bordées de montagnes, oasis de verdure en bord de rivière, canyon, petits villages et bergers nomades… On en prend plein les yeux ! 

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Comme on est pas pressés du tout, on s’octroie de longues pauses pour faire la sieste, bricoler, réparer, dessiner. La vie s’écoule doucement, c’est agréable.

Les villes frontières sont rarement accueillantes. Bajgiran ne fait pas exception. Les commerçants sont très froids, les regards un peu moqueurs. Un monsieur me fera un signe du pouce levé, comme pour dire « tout va bien » sauf qu’ici ça veut dire « va te faire foutre ». Et quand il le fait en marmonnant quelque chose, sans sourire, et à 30 cm de ta tête, il n’y a pas trop de doutes sur l’interprétation du geste. Même le vendeur de fruits et légumes me fait signe de fermer le dernier bouton du col de ma tunique. J’ai envie de la lui balancer à la gueule, mais je me contente de lui sourire et de tourner les talons. Ce serait dommage de tester les geôles iraniennes maintenant.

Grosse casse et grosse chance !

Alors qu’on arrive au parc dans lequel on compte passer la nuit avant de passer la frontière le lendemain, Benoit reste cloué sur place. Son guidon entre les mains, mais plus raccordé au vélo. Une pièce reliant le guidon et le cadre a lâché. Comme d’habitude, dans ces moments là, je fais preuve d’un calme olympien et de beaucoup de bienveillance, je rassure Benoit en lui disant que tout ira bien, que ce n’est pas sa faute, et qu’on va trouver une solution. Ou alors, je suis au sommet de l’exaspération, j’envisage déjà la fin du voyage, le retour en France, la vente de la maison et notre séparation, et j’énumère une par une les possibles causes de la panne, toute imputable au fautif bien entendu. Je vous laisse choisir votre version préférée. Mais quelle que soit mon état, à ce moment là, on est très mal. C’est une grosse casse, le vélo est inutilisable, et on a encore plusieurs centaines de km devant nous pour rejoindre mes parents à Samarcande, en Ouzbekistan dans 10 jours.

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Après avoir essuyé des salves de reproches de la part de ma moitié, je n’ai qu’un seul et unique objectif pour le reste de l’après-midi, trouver un poste à soudure. Chose qui me semble peu aisée dans un bled au bord de frontière avec le Turkménistan. Avec Fred, on part donc à l’aventure en pensant en avoir pour 3 ou 4 heures de prospection. Mais c’est sans compter sur les Iraniens, avec leur gentillesse et la volonté de nous rendre la vie toujours plus facile.

A peine sortis du parc, on croise le poste de police, on leur demande de l’aide et ils nous embarquent illico dans une voiture. Après un petit détour par la frontière pour contrôler et s’embrouiller avec un camionneur (on a cru qu’ils allaient lui coller une balle dans la nuque vu le taux de nervosité ambiant), ils nous déposent à la mairie. Un agent regarde la pièce et nous amène directement dans l’atelier de réparation et là, ô miracle, un poste un soudure ! Bon, niveau sécurité c’est du freestyle, il branche directement les deux fils du poste à soudure à même la prise électrique. On fait 3 pas en arrière, j’ai passé mon diplôme de secourisme et je pense que je vais devoir faire une petite réanimation expresse.

Puis il se met au travail en soudant la pièce en la tenant sans gants et en n’ayant pas de masque de protection. Avec Fred, on est scotchés, on protège nos yeux avec nos lunettes de soleil et on frise la fracture de l’oeil. Lui, tranquille, ne semble nullement gêné, faut croire qu’il a des yeux bioniques.

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La pièce est soudée en quelques minutes, on râle un peu tout de même, il nous a même pas offert un coca frais mais bon passons 🙂

On retourne triomphant auprès des filles, les beaux gosses ont encore sévit. Il nous aura même pas fallu une heure pour réparer la pièce, les iraniens nous étonnerons jusqu’au dernier jour, l’aide qu’ils nous offert durant tout notre séjour restera gravée dans nos mémoires.

On a du coup tout le temps pour régler, bricoler et astiquer nos montures, inespéré !

Khoda fez Iran !

Au matin, sur la route qui nous conduit au poste frontière, j’ai le coeur serré de dire au-revoir à l’Iran. J’ai encore tant à comprendre, j’ai l’impression de l’avoir juste approché. Même si nous avons été perturbés, parfois exaspérés, on a surtout découvert un pays et un peuple à milles lieues des idées reçues véhiculées en occident. Nos proches étaient parfois dubitatifs quant au choix de visiter ce pays, voir même inquiets. Le seul risque que l’on ait perçu, c’est le risque de la circulation routière. Pour le reste, les personnes que nous avons rencontrées sont très attachées à ce qu’on ne confonde pas les iraniens, et les musulmans plus largement, à ceux qui se revendiquent de l’islam pour tuer et détruire. Et la confusion est tout simplement impossible tant les gens nous ont accueillis, chouchoutés, questionnés sans jamais considérer la différence religieuse comme un obstacle à la rencontre et au partage. Au contraire. Alors oui, on aura jamais vécu avec autant d’intensité et de perturbations les différences culturelles qui sont énormes et qui remuent tout nos « fondamentaux » sociaux. Par exemple le rapport au corps, toujours caché ici, mais dont on respecte assez peu finalement la « zone de confort » qui est une norme assez forte pour nous européens. Ici, les relations sont tactiles, dans la proximité des corps même quand on ne se connaît pas. Sauf entre hommes et femmes où on ne sert pas la main dans la majorité des cas. Ce qui est difficile pour moi car je ne sais jamais si je dois tendre la main ou pas, et je me suis pris plusieurs « vents » ce qui n’est jamais agréable. A côté de ça, je ne compte plus le nombre de selfies posés avec des hommes petits, grands, vieux, jeunes, beaux, moches. Les barrières tombent quand c’est l’égo qui s’exprime. Le rapport aux biens d’autrui aussi est différent. Partout, on touche nos vélos, nos sacoches, on monte dessus sans rien demander. C’est assez nouveau pour nous. Et puis, l’Iran, c’est la douce folie, les interdits qui existent pour être déjoués, les stratégies déployées pour être quelqu’un en société et quelqu’un d’autre dans l’intimité familiale et amicale. Tout cela est très déroutant. Et puis, vous l’aurez compris au fil de nos récits, l’accueil et la générosité iranienne nous ont souvent fait osciller entre bonheur du moment partagé et sentiment de ne plus s’appartenir tant le rituel était parfois « dé-personnifié », c’est à dire ne prenait pas en considération la singularité de celui qu’on reçoit. On a parfois eu le sentiment de devoir faire ce que l’on souhaitait que l’on fasse, de devoir parader, sans possibilité de s’y soustraire. Comme une contre-partie immédiate de l’accueil. Je pense que le reconnaître et en parler n’est pas nuire à ceux qui nous ont reçu, cela fait partie de l’expérience, nous interroge, nous bouscule et ne pas en faire état serait donner une vision trop partielle de notre vécu. Cela étant, nos derniers jours en Iran nous ont permis de nuancer ce sentiment car au contraire, nous avons été accueillis de manière simple et ouverte, sans folklore et sans démonstration. Les discussions entre voyageurs rencontrés au fil de la route abondent en ce sens, sur le paradoxe de l’accueil, entre grande générosité et devoir, entre soin de l’invité et besoin d’exhibition sociale. Mais finalement, les moments où l’on s’est sentis mal à l’aise sont bien moins nombreux que ceux où l’on s’est sentis tellement biens, redevables et reconnaissants envers ces gens qui donnent sans se poser de questions et sans se méfier de l’étranger auquel ils ouvrent leur porte spontanément. On ne sort pas indemne d’un séjour en Iran, on part avec plus de questions qu’en arrivant, mais c’est pour le meilleur. Le voyage nous invite à explorer ces coins du monde où le mot ACCUEIL a toujours un sens, où l’étranger n’est pas celui qui nous envahi mais celui qu’on doit aider coûte que coûte, où recevoir et partager est un honneur et pas une charge, où les Hommes sont curieux et préoccupés du devenir de leurs « semblables différents ». Et évidemment, c’est généralement loin des grandes places touristiques habituelles qu’on le découvre le plus. J’espère revenir dans mon pays les poches pleines de cette philosophie de la vie, qu’on qualifie d’ « utopique » par chez nous mais qu’on a bel et bien vécu ici.

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5 réponses à “Grande bouffée de chaleur et de générosité de la mer caspienne aux portes du Turkménistan

  1. Article fleuve, mais tellement agréable à lire… On adore vos récits ! Et on a enfin découvert la vérité sur la soirée « poèmes en farsi »… Bonne continuation dans les « stans », on a hâte de lire la suite.

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  2. Qui a gagné alors, la chaleur ou les mérinos ? 🙂
    Trop cool la vidéo, le casting est pas mal, ça s’annonce prometteur comme série !
    Tu devrais penser à porter plus souvent le voile en mode breizh du caleçon marinère de Ben’ 😀
    Excellent article en tout cas, toujours un plaisir de vous lire et regarder vos photos, le retour en France va être compliqué je sens ça
    Bisous !

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  3. Salut !
    Je ne vous connais pas, mais je suis effaré et alarmé devant les dangers que vous courez ! Je veux donc, amicalement, en tant que citoyen responsable, vous mettre en garde : vous voyagez en compagnie de gens dangereux…. Savez-vous qui sont vraiment ces « Pieds devants » que vous avez si vite adoptés dans votre quotidien ?
    Ophélie ! Ophélie qui est d’origine normande – ascendance panda – qui n’hésiterait pas à échanger vos passeports contre des caramels, ou vos vélos contre un pot de chocolat !
    Fred ! Fred, qui d’après un ami allemand, mais néanmoins psychologue, est un dangereux psychopathe, fasciné par la mort, qui se rase la tête régulièrement et se travestit plus souvent qu’à une gay pride ! Fred, le seul résident de Chantilly qui est marxiste, tendance Groucho ! Je le sais bien, je le suis également ! Et tout le monde vous dira que je suis un horrible compagnon de voyage !
    Voilà… J’ai fait mon devoir…

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    • Nous sommes pris au piège… Le psychopathe n’arrête pas de s’extasier devant des bêtes mortes et odeurs nauséabondes en bord de route. On le soupçonne même de garder des spécimens dans ses sacoches, vu l’odeur… Help !

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  4. Ces tirades fin de pays traversé sont bouleversantes ! Facon coup de gueule planétaire de Fréderic Dard, milieu de chacun de ses San Antonio …
    Sinon, ca c’est sur que question hospitalité ces peuples la sont top. La douche papier cul-chasse d’eau, nous on sait pas faire même au plus profond de nos campagnes. On a effectivement encore beaucoup a apprendre et ca valait le coup d’aller le constater sur place et en situation sinon on aurait peut être même pas pu l’imaginer et on aurait loupé cette approche du vrai, bong sang!

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