Iran, notre bilan

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En quittant l’Iran, nous vous avions promis un bilan à tête reposée. En effet, les 1 mois et demi que nous y avons passé avaient été tellement riches et bouleversants culturellement, en rencontres, en partage et parfois en incompréhensions qu’on avait besoin de « digérer » cette première expérience iranienne avant de pouvoir la restituer. Alors oui, première expérience car nous n’avons eu l’impression que de frôler le pays, la culture persane et ses trésors, ainsi que l’esprit de résistance qui vit et brille dans cette société étouffée. Un autre voyage s’impose, peut être à un moment de l’année moins chaud.

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L’Iran est connu pour ses artistes, ses réalisateurs, ses poètes et écrivains, plus brillants les uns que les autres qui bravent les interdits au nom de la liberté. Qui ont été obligé de démultiplier leurs talents pour exister dans une société qui veut à tout prix les faire taire. Je suis tellement admirative de ce combat que mènent les iraniens au quotidien que j’aurai aimé approcher ce milieu résistant et créatif. Notre voyage ne m’en a pas beaucoup donné l’occasion et je n’ai pas cherché non plus à orienter la rencontre en ce sens. Nous avons laissé le hasard faire les choses.

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Nous avons entendu le désespoir des jeunes qui n’envisagent pas de perspective de changement de leur vivant. Ceux qui ont notre âge ont toujours connu le régime des Mollahs, ont vécu les répressions sanglantes des manifestations (encore en 2009), les pressions sur les opposants connus ou supposés, les arrestations et enlèvements. J’admire ceux qui ont encore le courage d’affirmer leurs idéaux dans ce contexte, car ils savent très bien qu’ils n’en sortiront pas indemnes. Même en s’exilant. Les Iraniens aiment l’Iran et sont fiers de leur pays. Le quitter c’est mourrir un peu. Mais parfois pour eux, y rester, c’est aussi mourir à petit feu.

Le Président est élu en Iran. L’actuel, Rohani, est un réformiste, c’est à dire qu’il promeut un Iran plus ouvert à la communauté internationale, plus progressiste. Une tendance positive en marge de son élection, c’est que de plus en plus de femmes ont pris place dans les assemblées délibérantes. Cependant, Président et assemblées ont très peu de marges de manoeuvres. Leur responsabilité est cantonnée aux domaines des relations internationales et aux affaires économiques. Les « affaires intérieures » (éducation, justice, sécurité… les vrais pouvoirs en fait…) sont dans les mains du guide suprême de la révolution, depuis 1979. Qui lui n’est pas élu démocratiquement et veille au respect de la charia, la loi islamique. En pratique, il est impossible pour le président de prendre des décisions contraires aux orientations du guide suprême. Cette répartition des pouvoirs et la répression des tentatives d’opposition expliquent la situation de statut quo dans laquelle repose le pays et que la majorité des personnes que nous avons rencontré semble regretter.

Ce qui nous a frappé, en Iran, c’est le paradoxe des apparences et la force des normes. Tout le monde semble être quelqu’un à « l’extérieur » et quelqu’un d’autre « à l’intérieur ». Le vrai soi étant celui de l’intérieur, celui qui s’extirpe des lois et conventions sociales et peut enfin s’exprimer individuellement dans l’intimité de ses 4 murs. A l’extérieur les apparences sociales jouent un rôle majeur. Il faut entrer dans le cadre, faire honneur à sa famille, briller. Et au delà du cadre, il faut donner l’impression de se plier méticuleusement à la loi qui est ultra-contraignante et ne pas attirer l’attention. C’est un grand jeu de dupes. Nous avons visité des vignes, assisté à des concerts privés, bu du vin, regardé des chaines du câble, posté des messages sur facebook, partagé le repas de midi de familles en plein ramadan… Autant d’interdits naturellement bravés par des Iraniens qui apprennent à faire semblant et à ruser. Mais dont personne n’est dupe, y compris les autorités.

Etre une femme en Iran n’est pas une situation enviable. Ce n’est pas l’Arabie Saoudite : les femmes sont scolarisées, suivent des études, peuvent travailler, conduire et se promener sans qu’un homme ne les accompagne. Mais la voix d’une femme vaut la moitié de celle d’un homme. Le voile est obligatoire, le tchador fortement incité. La tenue est aussi très contrôlée : une tunique ample sur le haut du corps, recouvrant les bras jusqu’au coude minimum et jusqu’en haut des genoux. Pour les touristes, qui doivent respecter la loi, les autorité ont appris à être tolérantes et nos tenues peuvent être un peu limites sans que nous en soyons inquiétées. Mais gare aux regards réprobateurs des passantes, parfois inquiètes, parfois agacées. Je me suis fait rhabiller quelque fois, pour un voile ayant glissé ou une tunique coincée dans le sac photo, ce qui fut relativement humiliant et à la longue énervant. Ophélie aussi a du changer acheter une nouvelle tunique, plus longue. Et Lydia a été devant nous rappelée à l’ordre dans un parc parce qu’elle était assise en tailleur et que cette position était inconvenante. Peu après notre départ, la tradition qui empêchait les femmes de faire du vélo a été traduite en loi. Un recul de plus pour la liberté. Nous avons rencontré des jeunes filles qui organisaient des sorties vélo de nuit, pour résister.

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Ce qu’on retient de l’Iran, c’est l’accueil incroyable de ses habitants. A la fois fiers de leur pays et désireux de le montrer sous son meilleur jour. A la fois soucieux de faire tomber les stéréotypes (médiatiques) dont ils sont victimes et de montrer que le peuple Iranien n’est pas un terreau de Djihadistes en puissance. A la fois naturellement enclins, du fait de la tradition et de la religion, d’ouvrir leur porte à l’étranger de passage et de lui venir en aide. A la fois gentils et profondément humains, tout simplement. C’est donc une expérience humaine ultra forte que de traverser l’Iran à vélo. Nous étions tout le temps interpellés pour une discussion rapide, un selfie, parfois invités, souvent cajolés. Il n’est pas rare que les gens qui nous doublaient en voiture s’arrêtent pour nous offrir des fruits, des glaces… Nous n’avons jamais été autant accueillis qu’en Iran, où des familles nous ont généreusement ouvert leur porte sans que nous n’ayons rien demandé et nous ont offert le gite et le couvert. Ce sens de l’accueil est incroyable.

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Le revers de cet incroyable curiosité et générosité, c’est parfois son caractère envahissant. Je sais que pour le lecteur ce sentiment peut paraitre outrancier et déplacé « on leur offre tout et ils se plaignent !» Ce n’est pas faux. Mais le bilan ne serait pas honnête et complet si l’on n’y faisait pas référence. Nos nerfs ont parfois été mis à rude épreuve par les conducteurs qui restaient à notre hauteur pour nous regarder et nous filmer pendant de longues secondes voir minutes, nous mettant parfois en danger. Parfois, nous nous sommes sentis un peu « dépossédés de nous même» quand nous étions accueillis, notamment quand on était conduit d’un endroit à l’autre pour être « montré » à tous les amis et la famille, invités par des hommes qui ne nous parlaient presque pas mais s’activaient pour partager une photo de nous sur les réseaux sociaux. On était aussi longuement scrutés pendant le repas. Ne pas se resservir 5 fois en répétant que c’est délicieux est un outrage. Et il n’est pas rare qu’on vous invite à manger alors que vous venez à peine de sortir de table. Impossible de refuser. Ce « folklore » fait partie de la tradition de l’accueil, même si il n’est pas systématique. Mais il faut s’y préparer. Et parfois, après une longue journée de vélo, avec la fatigue, on n’est pas prêts à ça, pas assez ouverts pour ça. Dans ce cas là, il vaut mieux savoir repousser une invitation pour garder régulièrement une petite bulle d’intimité. On l’aura compris au fur et à mesure de notre traversée du pays. On a eu l’occasion d’en discuter avec pas mal d’autres voyageurs à vélo et nous partageons ce constat, ce besoin ressenti par presque tous de garder du temps pour soi et de s’écouter. C’est paradoxal, mais cela permet d’être plus ouvert à la rencontre et au partage.

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Ce qui nous a aussi perturbé en tant que voyageur de passage en Iran c’est la tradition du Taarof. Qu’est-ce que c’est ? Minute wikipedia : « T’aarof, Ta’arof ou Tarof (en persan : تعارف) est une forme de courtoisie iranienne. Il est défini comme « aimable accueil, louange, offre » dans le dictionnaire Dehkhoda1. Le professeur d’anthropologie spécialiste du Moyen-Orient William Beeman appelle taarof le « langage de la politesse et de la louange en Persan ». Le terme englobe un éventail de comportements sociaux, d’un homme respectant l’étiquette en ouvrant une porte à une femme, à un groupe de personnes en file devant une porte se suppliant mutuellement de passer en premier. Taarof régit également les règles de l’hospitalité : un hôte est tenu de proposer à son invité tout ce qu’il pourrait désirer, et l’invité est lui-même obligé de refuser. Ce rituel peut se répéter plusieurs fois avant que l’hôte et l’invité ne parviennent enfin à déterminer si l’offre et le refus sont réels ou simplement polis. »

Dans la pratique, cela signifie que les gens sont « obligés » par la morale et la tradition de vous offrir ce dont vous avez besoin, de vous inviter ou de vous aider, même s’ils n’en ont pas envie ou pas les moyens. Ce qui peut les mettre en grande difficulté si vous acceptez cette aide alors qu’ils ne peuvent pas vous la procurer. Les iraniens suivent cette règle dans toutes leurs relations, en famille, entre amis et envers les étrangers.

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L’exemple type qu’on retrouve souvent en lisant les blogs, c’est les voyageurs qui se voient offrir par le chauffeur de taxi le trajet et qui n’en reviennent pas de la générosité iranienne ! Or cette situation est très souvent le fruit du taroof. Dans cette situation, lorsque le chauffeur refuse une première fois, il faudrait le remercier de sa générosité et insister pour payer en disant que vous y tenez. S’il refuse à nouveau votre argent, vous devez recommencer. Et c’est normalement là que ce dénoue le taarof : s’il accepte finalement l’argent « pour vous faire plaisir », c’est que c’était une posture de politesse. S’il refuse encore, c’est que vraiment il vous invite et qu’il le peut. Quitter le taxi sans payer lors du premier échange en pensant qu’il s’agit d’un cadeau serait extrêmement impoli et rude. Pour chaque invitation, il faut essayer de déterminer si elle est un « coup du taarof » ou sincère pour ne pas mettre en difficulté son hôte. Jauger en quelques secondes l’intentionnalité, avec le regard, pas facile… Les jeunes Iraniens nous ont quand même dit ne plus supporter cette pratique ancestrale épuisante qui met souvent tout le monde mal à l’aise. Et le taroof n’est finalement que l’une des pratiques de relations sociales ultra codifiées et normalisées en Iran, dont les principes échappent un peu à notre culture occidentale et qu’il faut intégrer au fur et à mesure que l’on découvre le pays.

On a adoré la manière dont les iraniens s’approprient et investissent l’espace public, en particulier les parcs. Quelle différence avec nos pelouses « interdites ». Ici c’est tout l’inverse et cela permet à tous les coins d’herbe de devenir extrêmement vivants ! On vient au parc en famille, à toute heure du jour et de la nuit, pour manger, dormir parfois, jouer au cartes, discuter, fumer la chicha, rencontrer ses voisins. L’ambiance est extraordinaire ! Et les lieux restent propres car les gens tiennent à ces endroits. Le parc est le lieu de socialisation par excellence. Nous pourrions vraiment nous inspirer de ce modèle pour rendre nos jardins publics plus vivants !

Le pays est magnifique. Ces grands espaces grillés par le soleil, montagnes enneigées, prairies et déserts, jungle et espace côtier, le pays à tout pour plaire. L’architecture traditionnelle y est remarquable. Par contre, avec l’ouverture officielle au tourisme, les prix des lieux à visiter ont été multipliés par 10 parfois, atteignant souvent les 5€ ou 6€ pour le moindre truc. Dur dur pour le budget de voyageurs au long cours… On est ainsi passé à côté de plein de merveilles.

Merci à tous ceux qui nous ont ouvert leur porte, une partie de leur quotidien, de leur culture, qui nous ont fait partager ce que l’Iran a de meilleur, à milles lieues de nos représentations médiatiques occidentales : Parisa, Hadi et sa famille, Alireza, Mr Jafar, Ali, Hossein, Yussuf, Muhammad, Mustafa, la famille de la rivière, Kami, Ahad, Ayash, Paris, Mohammed, les habitants du village Kurde, Aref et Athena, les occupants de la Villa, Shiva, Aref et Mahobeh, sans compter tous ceux qui nous ont offert glaces, fruits, boissons, et sourires tout au long de la route.

Un mois et demi seulement et une liste de remerciements longue comme le bras. C’est ça l’Iran, un coeur énorme qui bât dans un corps enchainé. On a été touché et on y reviendra.

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2 réponses à “Iran, notre bilan

  1. C’est pas très sympa d’en remettre une couche sur l’Iran plusieurs mois après, déjà qu’on avait été fasciné par votre passage dans ce pays 😉 Vous comptez vous reconvertir en ambassadeurs de l’Iran pour le tourisme à votre retour ? 😀

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    • Ambassadeurs de l’Iran en Alsace, on risque de se faire bien accueillir dans notre village au retour 😂
      Vu le temps qu’on avait devant nous, on s’était imaginé pouvoir enfin faire les bilans par pays avec 8 mois de retard… Puis résultat, vous ne lirez que le bilan iranien !

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