De Kawthaung à Bangkok : poisse sous les cocotiers ! (et avant dernier épisode du blog…)

Bon alors, par où commencer… Commet retrouver les sensations, les émotions, les odeurs, les saveurs de ces jours si lointains maintenant, autant en distance qu’en semaines ? En quittant la Birmanie, il nous restait 15 jours de voyage le long des côtes de Thaïlande, 15 jours de pédalage sur des petites routes de bord de mer, de plage, de cocotiers… Ah non, 15 jours de pluie et de casse-mécanique ! Mais merde quoi, pourquoi ça ne se passe jamais comme prévu avec nous !!!!

Bon allez, on vous ouvre les coulisses du blog… sortons le fidèle petit calepin de voyage, celui où on note tout, y compris les listes de courses, pour tenter de redonner vie à ses souvenirs à peine endormis… Benoit en bleu dans le texte, Alice en noir.

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« 29/03/2017 …/Resort. 46,18km, +221 -211, 3h21. Traversée bateau frontière, croisé cycliste, chaud et humide +++, fatigue après nuit dans le bus ». 

Aïe, pas sure que ça nous aide vraiment… 

Les traversées de frontières sont généralement éprouvantes mentalement, parfois physiquement, une bonne montée juste avant le poste frontière comme entre l’Iran et le Turkménistan par exemple, ça laisse des traces de sel sur le t-short. Elles sont aussi de temps en temps insolites.

Arrivés au bords de l’embouchure nous sommes abordés par un conducteur de barque qui nous guide jusqu’au petit bureau du poste frontière pour remplir les formalités. Ils nous faut maintenant rejoindre l’autre rive et la Thaïlande. Alice négocie avec le conducteur suivant les tarifs qu’elle a obtenu sur le net et nous embarquons sur un petit bateau avec nos deux vélos.     

Un petit arrêt sur un minuscule îlot entre les deux pays pour un check point et en débarque sur le ponton. En rassemblant toutes mes affaires je crois entendre quelqu’un qui m’appelle par mon prénom. Je tourne la tête sans conviction et j’aperçois une cycliste qui s’agite dans une barque partant dans l’autre sens. Merde il s’agit de Annabelle et Loris… avec qui  nous étions en contact depuis quelques temps, et qu’on avait déjà croisé sans s’arrêter au Laos, alors qu’on filait en descente pendant qu’ils affrontaient la montée. On savait que nous allions nous croiser mais pas comme ça, c’est frustrant. Le bateau s’éloigne, on a à peine eu le temps de se souhaiter mutuellement bon voyage.

On discute un petit peu avec une fille qui voudrait troquer son sac-à-dos contre un vélo, wouhou encore une future convertie! 

C’est reparti, on reprend mammouthou et mammoutha et on roule à gauche de la route à nouveau. Alice manque de se faire écraser à plusieurs reprises, l’adaptation est plus que périlleuse pour elle. Il y a eu des moments bien marrant lorsqu’elle déambule dans les rues de Thaïlande à contre-sens serrant coûte que coûte sa droite sous le regard médusé des automobilistes, en pestant parce qu’elle pense qu’ils roulent dans le mauvais sens, par dessus le marché ! 

On s’arrête dans un petit bui-bui du bord de route, il fait une chaleur à crever. On mange des Pat Thaï, retour aux plats plus aromatisées, on adore…

La chaleur et la digestion amènent la fatigue et nous décidons de ne pas trop rouler l’après-midi. On échouera dans un bungalow un peu cher mais on était à bout de force pour continuer notre route. 

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« 30/03/2017 Resort /Warmshower. 90,4 km +958 – 993 6h28. Très humide, deux averses, temps couvert le matin, végétation tropicale, gens adorables donnent eau et bananes, baignade sur sol boueux, orage de fou pendant la nuit… » 

Bon voilà, tout est dit.

On avait choisit une route un peu au hasard pour quitter la côte ouest de la pointe thaïlandaise et rejoindre la côte est. Du coup, on se lance à la fraiche, au petit matin, sans trop d’idée quant à l’étape qui nous attend. Depuis qu’on a quitté la Birmanie et qu’on est de retour en Thaïlande, on se dit que décidément ici tout n’est qu’ordre, luxe, calme et volupté. Un peu comme quand on quitte l’Italie pour entrer en Suisse, le Mexique pour entrer aux Etats Unis (bon, sans les barbelés, le fossé, le mur,  et les carabines des patriotes américains…). Tout nous apparait cosy et rutilant, le goudron sent le neuf, même la jungle semble avoir été joliment disposée. Presque trop aseptisé.

Ça mooooooooooonte, et ça redescend. Ça remooooonnnnnnnte, et ça redescend. Sous une chaleur écrasante. A l’occasion d’un stop dans une échoppe de bord de route, on décide de tester une nouvelle boisson, à base de sirop. En voyant la jeune fille préparer le breuvage, on se demande ce qu’on a bien pu commander : elle sort un kilo de glace pilée, dans un sac plastique, met plusieurs sirops dedans, agite, ferme, perce un trou, enfile une paille, et met le tout dans un sac en papier. On se retrouve donc avec 1kilo de glace pilée parfumée chacun, exactement ce qu’on avait besoin pour faire descendre le corps en température. Et tout au long de la journée, on se servira de la « boisson » comme d’un refroidisseur en se collant le sac dans le cou ou sur les joues… Pour donner un peu plus de piment à la journée, on fait face à nos premières averses tropicales, les premières d’une longue série. A la chaleur s’ajoute donc l’humidité. Et la cerise sur le gâteau de l’exotisme le plus poussé, on croise enfin des bébêtes bizarres et répugnantes, autres que des chiens écrasés. Benoit s’est ainsi retrouvé coincé en montée par un serpent qui voulait traverser, et qui, surpris de le voir, s’est dressé en tirant la langue, pour l’effrayer. Benoit a ajouté qu’il mesurait plus d’un mètre et qu’il avait été obligé de sauter de son vélo pour attraper la bête par le cou, la faire tourner comme un soleil, et l’envoyer dans les cocotiers. Je le crois sur parole, évidemment.

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On arrive à Pak nam Lang Suan en fin d’après-midi. On est attendu par deux hôtes contactés via warmshower, Ash et Trenda, qui vivent en Thaïlande depuis plusieurs années mais s’apprêtent à rentrer aux Etats Unis. Ils ne craignent pas Trump, mais plutôt les services vétérinaires qui risquent de leur interdire de faire entrer leurs deux chats chéris s’ils ne sont pas pucés.

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On passe une bonne soirée avec eux. Ah oui, « eau boueuse » : avant la tombée de la nuit, Ash nous invite à nous baigner sur la plage de sable fin en face de chez eux. Paysage de carte postale, mais réalité moins glamour : même après avoir marché 100 mètres, on peine à avoir de l’eau au dessus du genou et le sol est vaseux. Une petite glissade sur une méduse en cerise sur le gâteau et c’est la fin de la baignade ! Pendant la nuit, un orage de malade s’abat au dessus de notre tête. Assez fort pour réveiller Benoit. Pas assez pour me sortir du bonheur de dormir en étoile sur un bon matelas, satisfaite d’avoir appris le soir même que mon entretien passé par skype en Birmanie avait été fructueux.

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Stigmate des inondations de janvier dernier

« 31/03 Pak Nam Sou / Bivouac sous toit . 93km, 5h48, +300 – 300 Parti tard. Long des côtes, cocotiers, jardins fleuris, gens souriants. Bivouac sous un préau près d’une maison. Habitant offre porc, poisson grillé et crevettes ». 

On repart tard dans la matinée en priant bien fort pour que le ciel ne nous tombe pas dessus comme dans la nuit. Nous longeons la mer, la route est fleurie, les cocotiers jonchent les plages, c’est le paradis.

Encore et toujours des sourires chez les personnes croisées, c’est une constante, on se sent bien. 

On s’éloigne de l’eau et entrons dans les terres, il fait encore un poil plus chaud. On campe sous un grand préau dans un village après avoir demandé l’autorisation aux habitants.

Une fois de plus, la gentillesse des gens nous envahi ils nous amènent du poissons , du porc et des crevettes pour agrémenter notre repas. Un vrai délice.

On dormira comme des bébés pendant que les fourmis désintègrent mon éponge de vaisselle laissée sur le muret.

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Remarquez que Benoit appelle désormais l’éponge de vaisselle « Mon éponge ». C’est mignon.

« 1er Avril …/Hôtel près de la plage 66km, +120, -127 journée plus cool, longue pause le matin dans un café. Hésitation pour aller en bateau voir les îles. Finalement roulé jusqu’à une belle plage. Resté une partie de l’après-midi. Après 20km Dormis à l’hôtel. Pluie juste avant. Pas d’accord Alice et Benoit »

On ne se stresse pas en ce moment. Désormais la route est plate et si on roule plus de 80 km par jour, on arrivera à Bangkok bien trop tôt. Le temps nous aide bien à freiner le rythme : averses et orages se succèdent. A midi, on fait une pause dans un restaurant au bord d’une somptueuse plage de sable blanc. L’orage tombe pendant que je me régale de gambas et Benoit de poisson grillé. L’addition passera comme une arrête au milieu de la gorge : on est pas d’accord avec la cuisinière sur l’interprétation de la carte et elle nous facture le bon gros poisson au kilo, ce qu’on pensait être le prix de l’assiette… On sent qu’on entre dans une aire plus touristique, il va falloir être plus vigilants. On décide de reprendre la route après une bonne baignade et une douche prise en secret dans les toilettes du restaurant des arnaques. On aimerait bien camper ce soir !

C’est vrai que ces derniers jours les pluies tropicales et les orages s’enchainent, si bien qu’on ne sait pas trop quoi décider en matière de bivouac et que le choix en fin de journée est source de tensions entre l’envie de bivouaquer car on sait que le voyage touche à sa fin et la flemme de devoir replier au matin une tente trempée qui ne sèchera peut-pas tant l’air est toujours humide.

On avait trouvé un spot idéal, en bord de mer, mais les allées et venues de voitures et mobylettes nous ferons rebrousser chemin vers un resort de bungalows croisé quelques centaines de mètre avant. Le plan était de demander à y camper mais Benoit se laisse convaincre de prendre une chambre. J’ai les nerfs. Heureusement, on retrouve le sourire autour d’une bière fraiche et d’une baignade au coucher du soleil. Le cadre est magnifique. Je crois que la côte Thailandaise n’a rien à envier à ses îles.

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« 02/04 …/Ban Bang Boet 49km, 3h19, +293 -306. Rencontre couple cyclistes français. Resto plage crevettes bon. Longé la plage très beau. 16h : grosse pluie pendant 1h30. Hôtel tenu par un français très sympa. »

Avec deux mois de recul, je me demande pourquoi on tient tant à se rappeler qu’on a mangé des crevettes, et pourquoi on écrit en mode sténo dans le carnet… Passons.

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Il n’a pas plu cette nuit, et tant qu’à dormir à l’hôtel pour rien, autant y faire une grasse matinée. Au démarrage, le ciel reste menaçant, et l’air bien lourd. On est immédiatement tout poisseux, anéantissant en 5 min les bienfaits de la douche savonneuse. C’est encore plus agaçant. On prend l’autoroute pour quelques kilomètres, car on a pas le choix. La pluie nous tombe dessus et on s’arrête dans un restaurant routier où on partage un brin de causette avec le gérant. On redémarre et reprenons les petits axes.

A midi j’imagine qu’on mange des crevettes dans un restaurant… Et que c’est bon.

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Ce dont je me souviens bien, c’est cette averse interminable qui s’abat sur nous alors qu’on fait un stop au marché pour acheter de quoi préparer un délicieux festin pour le bivouac du soir. La pluie se déverse en flots continus d’une force incroyable. Tous les vendeurs replient leur stand ce qui indique qu’on a cette fois pas à faire à une forte mais courte averse. On est quand même pas gâtés depuis plusieurs jours, la côte est magique mais le temps nous gâche la partie. Dans l’après-midi, alors qu’on faisait une pause pour laisser passer la pluie, abrités par des vendeurs de poissons, on a même pensé laisser tomber, prendre le train pour remonter plus au nord et redescendre vers Bangkok pour bénéficier d’une météo plus clémente. On est supposé être au summum de la saison sèche, alors même si on s’est plaint de la chaleur assez souvent ces derniers temps, on ne réclamait pas pour autant de douches quotidiennes. Heureusement, on persévère, pour le meilleur… et le pire.

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En fin de journée, on reprend la route, sous un ciel très très menaçant. Tout est trempé par la longue pluie. On arrive à la tombée de la nuit dans un village balnéaire qui accueille surtout des touristes asiatiques voyageant en groupe, mais qui ne sont pas là en ce moment. Ouf. C’est déjà ça de moins. On atterri dans un resort géré par un couple Thaï-Français. Madame est très inflexible sur les prix, monsieur est ravi de nous recevoir et accepte de nous faire des fleurs et des discount sur tout, ce qui met madame dans une colère noire. Monsieur et madame ont du faire une belle carrière en France car monsieur est à la retraite maintenant et achète des yachts qu’il retape dans l’idée de les louer pour des ballades à la journée et du snorkeling. La flotte qu’il s’est constitué est assez impressionnante.

On avait jamais vraiment pensé à faire du snorkeling, mais tant qu’à payer deux fois moins cher que le prix initial, autant rester une nuit de plus et tenter cette expérience si réputée dans les eaux turquoises de Thaïlande. La colère silencieuse monte chez Madame qui se dit qu’elle se fait amputer du prix de sa chambre un jour de plus. Cela dit nous sommes les seuls occupants du resort de plus de 100 lits. Heureusement car sinon la salle de Karaoké était juste en face de notre chambre.

« 03/04 – snorkeling super. Orage. Balade de 15 km. Dunes recouvertes par la végétation. Bof. »

Arrivée à l’embarcadère, c’est la désillusion. Nous ne serons pas deux dans une frêle embarcation, mais bien 50 dans un bateau à étage. On s’adonne à notre petit quart d’heure « LdP » (je vous laisse traduire…) quand les 3 garçons devant nous dans le bateau sortent fond de teint et petit coton pour se poudrer le nez avant la séance selfie préalable au grand plongeon. Autant la mode du selfie me semble assez universelle partout dans le monde, autant en Asie elle atteint son paroxysme. C’est même le principal argument de vente des smartphones « Perfect selfie ».

Quand on prend conscience que sur le même spot de snorkeling il n’y a pas un mais trois bateaux, c’est la désillusion totale. Que va t’il rester comme poissons et vie sauvage ? On sent qu’on contribue à une grosse mascarade qui dérègle toute la faune sauvage, c’est gerbant, on a envie de tourner les talons. Sauf qu’on est dans le bateau, à 30min du rivage, et que la perspective de rester regarder nos compagnons de navigation se prendre en photo ne nous plait pas plus. Ah oui, parce que fait étrange, environ 1/3 des passagers ne se met pas à l’eau et reste dans le bateau. Les 2 autres tiers se mettent à l’eau, mais une grande majorité s’accroche à des bouées trainées par les guide de l’agence. Soit parce qu’ils ne savent pas nager, soit parce qu’ils ont la flemme et préfèrent se faire transporter en regardant sous l’eau. Du coup c’est parfait, on s’éloigne des bouées et les secrets des profondeurs sont à nous. On est tellement émerveillés par toute cette vie et ces couleurs qui s’animent sous les fonds marins qu’on en oublie que le bateau va repartir, et les guides viennent nous chercher avec leurs bouées, pensant qu’on s’était perdu au loin.

On aura malheureusement observé autant d’espèces  de poissons, algues, anémones, crabes, oursins géants et coquillages que de déchets plastiques. Les plages en sont jonchées, pas étonnant qu’on les trouve partout flottants au gré des courants. Quelques guides les ramassent dans un sac, mais je ne sais pas si c’est pour les déposer sur la plage de l’île ou les ramener au bord.

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Le bateau pique vers le continent, tournant le dos à un ciel gris-bleu sombre annonciateur d’un orage furieux filant tout droit vers la côte. On arrive au sec à bon port, mais nous n’avons pas le temps de retourner au resort avant que le ciel ne nous tombe sur la tête.

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On s’en sort bien cette fois puisqu’on est en voiture. Les allées du resort sont devenues des torrents furieux, Mamouthou et Mamouthas ont de l’eau à mi-pneu. On attend la fin du déluge pour rejoindre notre chambre et attendre la fin de la pluie.

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En fin d’après-midi, on remonte sur les vélos pour quelques kilomètres de balade à la découverte des « plus grandes dunes de Thaïlande ». Bon, tout est dans le titre. Disons qu’on a plus l’impression d’être du côté des sables d’olonne que de la dune du Pilat. On se permet les comparaisons France/ailleurs, c’est bon, on est prêts à rentrer.

Entre-temps, Madame se venge bien du discount qui nous a été concédé par son mari en nous faisant payer 4 fois le prix normal d’une lessive une fois que celui-ci à le dos tourné.

« 04/04 …/Bivouac sur la plage. 74 km, 4h53, +173, – 169. Plusieurs pluies, belles plages. Bivouac à côté de barques de pêcheurs. » 

Au réveil il pleut. On se prépare. Il pleut plus fort. On attend une accalmie et on se lance. Chouette la Thaïlande en K-way.

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Mais bon, la route est superbe, longe des plages vides d’âmes et bordées de palmiers. On voudrait un poil de soleil pour s’y jeter, mais ce n’est vraisemblablement pas au programme du jour. C’est ça aussi le voyage, apprendre à composer avec les éléments et aller au delà de la déception, au delà de la frustration. Pas l’éviter, apprendre à vivre avec.

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En fin de journée, je réussis l’exploit de convaincre Benoit de bivouaquer. On se pose dans un champ de cocotier, en bord de mer, près de pirogues amarrées sur la plage. On espère juste que leurs propriétaires ne vont pas aller pêcher en plein milieu de la nuit et nous réveiller au passage. On choisit aussi notre endroit à bonne distance des sommets de cocotier, pour éviter de se trouver dans les zones de chute de noix de coco. Mine de rien, ça réduit le périmètre !

« 05/04… / Bivouac plage à côté monastère. 73km, 5h25, +116 -122 Temps couvert mais pas de pluie. Baignade dans un bel endroit avec montagnes karstiques autour. Riz + sauces à 9h45 très épicé. Très beau spot de bivouac avec plage et village de pêcheur au loin. Serpent en rentrant de la douche. »

Au matin, après un petit déjeuner ensoleillé, le temps devient menaçant.

On est obligé de faire un long détour sur l’autoroute. On s’arrête dans un nouveau restaurant de bord de route et comme on s’ennuie on décide de goûter ce qu’il y a dans les gamelles. Il est 9h45. Chacun choisit un Curry différent. C’est bon mais le mien me brûle complètement la bouche, j’ai l’impression que je ne ressentirai plus jamais la saveur des choses délicieuses de la vie : le comté, le kouign amann, la crème brulée, l’aligot, et le Bourgogne.

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Merde, ils ont buté Ted…

Enfin on retrouve les petites routes. Ce qu’on ne vous a pas dit c’est que depuis qu’on longe les côtes de Thaïlande, on regarde les traces GPS d’Annabelle et Loris, les deux cyclistes qu’on a croisé au Laos sans pouvoir arrêté, puis à la frontière Myanmar Thaïlande quand ils étaient dans une barque et nous dans une autre. Sur leurs traces GPS il y a un super coin de baignade et un super spot de bivouac. On entre en mode « pilote automatique » et on se contente de suivre. Aucun regret, c’était parfait. Merci la solidarité entre cyclos !

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On passe dans un coin bondé de singes. Ils ont plein de déformations, et comme tout le monde leur donne plein de bouffe, on peut en conclure que c’est une expérience grandeur nature des effets de cette nourriture super chimique sur la santé.

Et comme tous les soirs maintenant, un arrêt préalable au marché et dans une petite échoppe nous garanti un apéritif et des légumes frais pour bien clôturer la journée. Pour se laver ce soir, on installe la poche à eau dans un arbre à environ 100 m de la tente. Sur le chemin du retour, lampe frontale vissée sur le front, je fais face à un joli petit serpent qui se dresse au milieu du passage pour me signifier de reculer.

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« 06/04 … /Hôtel en tente 75 km, 5h07, +59m, -61m, Matelas de Ben craqué en pleine nuit. Réveil difficile. Croisé deux cyclos qui connaissent les panardos. Discuté environ 1h. Midi restaurant avec pizza. Pluie de 9h à 10h. Traversée d’un beau parc naturel avec singes et montagnes karstisques. Bivouac bord de mer. Ciel menaçant avec éclairs. Repli dans un hôtel trop cher. Accepte de planter tente dans hôtel. Pas de pluie. Les boules. » 

Au sommet d’un pont passant au dessus d’une voie ferrée, on croise deux cyclistes, la cinquantaine. On en a croisé quelques uns des cyclistes ces derniers jours mais si on vous en parle, c’est que ceux là ont la particularité d’être de bons amis de Fred et Ophélie ! Ils se sont rencontrés en Patagonie et ont roulé ensemble jusqu’à Ushuaia. On papote gaiement pendant plus d’une bonne heure au sommet du pont, en taillant comme il se doit un petit costard à nos amis communs de la haute bourgeoisie Picarde.

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On a à peine roulé 20 km depuis ce matin, mais la faim se fait sentir. On croise de plus en plus de restaurants stylisés, très « attrappe-Alice » : tables en bois, style rétro-industriel, petite plante verte et carte écrite à la craie sur ardoise. Ça tombe bien, l’un d’eaux fête ses dix ans et propose tous les plats à -50%. Ce qu’on ne savait pas c’est qu’il fallait attendre au moins autant de temps pour se faire servir par les 5 serveurs occupés à regarder le plafond. Oui je sais, c’est condescendant et pas sympa, mais je vous assure que c’est déroutant à force. C’est toujours dans les endroits les plus chics et les plus chers qu’on a le plus mauvais service.

La route est superbe, le parc naturel vaut le détour et aurait mérité une petite rando.

On sait que ce soir c’est sans doute notre dernière occasion de bivouac de rêve car à l’approche de Bangkok cela va être de plus en plus difficile. On ne sait pas encore que de toute façon c’est surtout notre dernier bivouac tout court. On se pose sur une plage où des familles ramènent la production de leur pêche du jour sur la terre ferme. On les regarde s’affairer en commençant l’apéro. On se sourit mutuellement. Ici les rapports humains sont simples, faciles, chaleureux. On se demande comment on va réussir l’atterrissage dans notre monde frigide…

Au loin, les éclairs déchirent le ciel au fur et à mesure que soleil disparait, et le vent se lève. Benoit veut partir, moi je veux rester. Quand on est pas d’accord, ce qui fait « arbitre », c’est le critère sécurité. Benoit l’emporte car on est sous les cocotiers et avec le vent et l’orage, ça peut craindre. On tombe dans un resort hors de prix, plus de 150$/nuit. Quand on dit à la jeune hôtesse qu’on veut juste camper elle nous montre plusieurs coins sur une pelouse parfaitement taillée et au moins aussi épaisse qu’un matelas. Il y a des tables pour cuisiner et on a accès aux douches et toilettes. Tout ça pour rien. Ils sont contents de nous aider. Le plan parfait mais qui souffre de l’amertume du pas assez bien pour un « dernier ». Depuis quelques temps, tout est potentiellement le « dernier truc, la dernière fois que etc. ». Et tous ces trucs devenus anodins, habituels, quotidiens, doivent devenir exceptionnels dès qu’on s’imagine que ce sont peut être les derniers.

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Décidément tout nous rapproche de la maison

« 07.04 …/  Chez Paul et Natt 73km, 5h05, +92m – 77m. Pluie le matin. Beaucoup de resorts croisés le long de l’eau. Croisés 2 cyclos, dont une mère et sa fille qui ont roulé plus de 17000km en 7 mois sur 3 continents ! »

Ouais, ça c’est du voyage express ! J’applaudis l’exploit physique, j’en comprends assez peu le sens… Je n’aime pas cette manière de « consommer » le voyage et tout ce qu’il apporte, comme si il fallait collectionner les « j’ai fait » et prouver qu’on est le plus fort cycliste du monde. Ça revient à bruler le voyage pour moi. Mais il y a autant de voyage que de voyageurs, sans doute que pour beaucoup notre manière de voyager à nous est aussi questionnante. Il n’y a pas de modèle, pas de jugement à porter.

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On traverse une grosse ville, celle où Feu le Roi avait établi son palais de vacances. Autant dire que les hommages y sont plus qu’ailleurs présents. Alors qu’on est sur une 8 voies en plein traffic, j’entends le vélo de Benoit grincer fortement derrière moi. Il me répond que c’est le siège on verra plus tard.

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On arrive chez Natt et Paul, des hôtes Warmshower qui vivent en dehors de la grosse ville dans une jolie maison construite à partir de vieux containers. Ça me donne mille idées. On passe une belle soirée avec eux. Benoit se fera croquer par l’un de leur chien, « Bones » qu’ils ont récupéré presque mort devant une station service quelques mois plus tôt. Après deux jours d’agonie, une transfusion et une amputation lui rendront la vie. Heureusement qu’il y a des gens qui ne font pas que prendre en photo les bêtes mourantes 😉 Il va maintenant s’envoler vers le Canada où une famille d’accueil l’attend. Natt est très investie dans un centre de réhabilitation de chiens des rues. Il y en a partout ici.

«  08.04 … / Retour chez Paul et Natt. 30km, 1h46, +52m – 16m… »

Arfff… C’est même encore douloureux d’en parler… Aujourd’hui, c’est le jour où tout bascule.

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Au matin, on prend la route avec Paul et Natt pour prendre le petit déjeuner près de chez eux. Paul essaye le vélo de Ben et Natt nous dit en riant « non, ne lui prêtez pas, il casse toujours tout ! ». On se marre, tout se passe bien. Puis on dit adieu à Natt et on prend la route avec Paul. On roule en tête à bonne allure, Benoit peine clairement à suivre.

Au bout de 30 km, Paul arrête une mobylette qui transporte des glaces dans un frigo en polystyrène et nous en offre une à chacun. On partage la glace à l’ombre, on s’embrasse en se souhaitant plein de bonnes choses pour la suite et à bientôt peut être en Europe, puis Paul reprend la route inverse en direction de chez lui.

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Cherchez le truc qui cloche…

Benoit commence à regarder son siège et son porte bagage, en me disant qu’il y a un bruit bizarre. Je réalise alors l’horreur : le porte bagage arrière est complètement de travers et touche presque la roue. Je sais immédiatement que c’est grave. Sur nos vélos, seule une casse de cadre pourrait arriver à cet effet. On enlève les sacoches et on la voit. Béante, gigantesque, ouverte, la fracture. Tout s’écroule. Le voyage, nos envies, nos rêves, nos souvenirs. Tout est absorbé par ce vélo cassé en deux, comme un cheval mort sur un champ de bataille. Il ne repartira plus. Le voyage se termine là, au milieu d’un carrefour, à 250 km de Bangkok. Benoit est sous le choc, silencieux. Je pleure, je marche dans tous les sens. Chacun évacue comme il peut. La jeune fille de la maison devant laquelle on est arrêté ne comprend pas. Je prends la route seule en quête d’un accès à un internet pour trouver une solution de repli. Et le miracle du voyage se produit de nouveau.

Je croise une restaurant à peine indiqué par un panneau écrit à la main. Je m’y arrête, encore pleine de larmes. Trois femmes sont dans la cours, elles sont surprises de me voir dans cet état là, encore plus surprises que je leur demande le Wifi. L’une d’elle parle un très bon anglais, me demande ce qui se passe et me propose son aide. Je lui explique. Elle appelle notre hôte de la veille, Natt, pour lui expliquer qu’on va revenir et me propose d’aller chercher Benoit avec son Pick-up. Puis que son mari, quand il sera de retour, nous conduise chez Paul et Natt car elle n’a pas le droit de conduire. Je ne l’oublierai jamais, tant elle a été douce, souriante, lumineuse, drôle. Le vrai rayon de soleil. A me comprendre tout en me faisant relativiser « don’t be sad, it’s just a bike ». Tout ce dont j’avais besoin à ce moment là. Elle m’a aidé à tenir droit avec ses filles et petites filles qui ont toutes pris grand soin de nous. Et en effet, elle et son mari, un allemand de Dusseldorf à la retraite suite à un AVC et qui a décidé de s’installer ici, feront plus de 60 km de voiture pour nous ramener chez Paul et Natt. Comment dire merci ?

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Paul et Natt sont tristes pour nous. Ils nous invitent au restaurant manger tout ce qui peut nous remonter le moral et nous aident à penser un plan B. Autour d’un verre de vin rouge, d’un gratin de pâtes, d’un smoothie fraise et d’une crème brulée (il faut au moins tout ça), la suite du voyage reprend forme. Paul nous propose de nous conduire avec son Pick-Up jusqu’à Bangkok, à 300 km de là, dès le lendemain matin pour nous éviter de devoir prendre le train avec les vélos et bagages. Tant de gentillesse dans une seule journée, qu’on ne me dise pas que l’homme est mauvais par nature. On mesure la chance qu’on a dans toute cette malchance.

Du 09/04 au 13/04 – Bangkok 

Départ à 6h du matin pour éviter les bouchons liés aux vacances qui débutent en Thaïlande. On arrive en milieu de matinée chez Parn et Nemo, qui tiennent une petite auberge très cosy qui accueille des cyclistes de passage. Tout de suite on s’y sent fort bien, en famille et entre amis. On retrouve la mère et la fille croisées quelques jours plus tôt, mais aussi Louis, un Australien loufoque d’un âge certain dont la barbe fait passer Benoit pour un imberbe. Il y a aussi un couple Allemand qui s’est rencontré en route, et Sebastien, un des amis cyclos de Fred et Ophélie. On passe une journée fort sympathique avec lui, et on partage de bonnes soirées apéro avec tout ce petit monde. Le temps est venu de digérer ce qui vient d’arriver, la joie revient grâce à toutes ces belles rencontres. Par contre, comme pour rejeter la perspective du retour, on reste assez cloitrés, on ne profite pas de ces quelques jours pour acheter des souvenirs ou se faire un programme de visites d’enfer. On digère cette fin de voyage inattendue et on se prépare à rentrer.

Azub, le constructeur de nos vélos nous sortira encore une fois l’épine du pied en nous annonçant qu’un nouveau cadre sera envoyé à Cologne, où nous atterrissons le 13 avril, pour qu’on puisse terminer le voyage à vélo jusqu’à Colmar. Le vélo de Benoit n’était plus sous garantie, c’est un geste commercial fort et à souligner. Quand on choisit un vélo, on le veut le plus robuste possible, mais ce qui compte avant tout, c’est un SAV de qualité, car rien n’est incassable, on l’a bien prouvé à nos dépends ! Benoit passera deux jours à démonter Mamouthou et Mamoutha pour les faire entrer dans des cartons de vélo à dimensions asiatiques. Le tube central fêlé de Mamouthou restera en Thaïlande faute de place dans le carton.

Malins comme on est, on a trouvé le moyen de prendre un vol retour le jour du nouvel an Bouddhiste… C’est à dire le jour où débute partout en Asie la fameuse fête de l’eau, où tout le monde s’asperge.  Elle débute le 13 Avril, ce jour étant réputé comme étant le jour le plus chaud de l’année. A partir de maintenant, les températures devraient doucement diminuer… On ne participera pas aux festivités mais on en vivra un petit aperçu dans un square près de notre auberge, où les gens aspergent des statues à l’eau de rose, pendant que des spectacles de danse animent la place pour le bonheur des petits.

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Le 13 avril, à 5h du matin, le taxi nous conduit vers l’aéroport. L’ange Némo s’est levé pour nous aider à charger et nous dire au revoir. L’arrivée à l’aéroport, chargé de nos deux gros cartons et de nos deux gros sacs de marché remplis de sacoches nous confronte brutalement à la réalité : cette fois c’est fini, on rentre à la maison…

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10 réponses à “De Kawthaung à Bangkok : poisse sous les cocotiers ! (et avant dernier épisode du blog…)

  1. Un condensé de voyage à vélo cet article, il y a tout : rencontres, sourires, chaleur humaine, bivouacs de fou, grosses étapes, grosse galère et de la bouffe, beaucoup de bouffe.
    Alors je trouve que c’est un très beau finish finalement. Bravo.

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  2. J’ai beaucoup aimé votre article écrit à deux. J’ai été ému par votre récit lorsque vous pensiez que le voyage était fini suite à la casse du vélo de Benoît. Beaucoup d’émotions. Super article !
    A bientôt les amis. Ophélie des Panardos

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    • Merci beaucoup ! Même si on est très jaloux et qu’on a des fourmis dans les jambes, on a pas envie de vous voir rentrer, on préfère continuer à rêver en lisant vos récits de l’autre bout du monde ! Mais sachez, au cas où, qu’on garde des saucisses, du vin blanc, du comté, du tiramisu et même un camembert au frais cet automne, au cas où… héhé… Tiens, petite pensée, je viens de finir un clafoutis.
      Bisous

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  3. Ça fait irrésistiblement penser à Benoit Brisefer, le personnage de BD (ça date des années 60… cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Benoît_Brisefer)
    Certes maintenant c’est de l’alu mais y’a tout de même un Benoit qui réussi à tout casser. Déjà quand on vous avait rencontrés en Bretagne, vous étiez à peine partis que vous aviez eu plein de problèmes mécaniques, notamment un dérailleur récalcitrant, et une béquille cassée.
    Petite question : Pourquoi avoir passé deux jours à démantibuler les vélos pour les faire rentrer dans un carton trop petit, comme des pièces de Tétris ? Lors de nos voyages en avion on ne démonte rien sauf les pédales et on tourne le guidon, pas de carton, juste du papier bulle et ça le fait. Mais peut-être que vous aimez ça 😉
    En tout cas vous êtes rentrés, il n’y a plus de suspense ni de mauvaise surprise à redouter. Quoique…

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    • C’est ce qui arrive à ceux qui ne stressent jamais… Ils s’inquiètent peu et paf, trop tard. Enfin là, pour le coup, il n’aurait pas pu anticiper ça… C’est pas qu’on n’avait pas envie de se faciliter la tâche pour l’avion, c’est juste que la compagnie avec laquelle on volait exigeait que les vélos soient emballés dans du « dur », boite ou carton. C’était écrit dans les conditions générales de transport, donc à partir de ce moment là… et cet été, même bazar pour aller en Islande. Et oui, comme on aime les galères et qu’elles nous le rendent bien, on a décidé de prolonger quelques semaines dans un pays adapté pour ça 😉 Bisous les kiwis

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